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Marie-Claude Saliceti
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Coup d’éclat ou coup de poing : l’extrême droite étudiante gagne les campus
#extremedroite #universites #campus
Article mis en ligne le 8 mai 2024
dernière modification le 5 mai 2024

Longtemps cantonnées à quelques « bastions », les organisations d’extrême droite cherchent désormais à s’implanter dans toutes les universités, par la voie des urnes ou en organisant la confrontation parfois physique. Les autorités restent passives face au phénomène.

« Viens, sale gauchiste, on va dans la rue à côté pour régler nos comptes. » En se rendant à la cérémonie d’hommage à Missak et Mélinée Manouchian ce 21 février sur l’esplanade des Partisans à Albi (Tarn), Matéo ne s’attendait pas à cet accueil. Arrivés parmi les premiers, deux hommes, vêtus de noir, cagoule sur la tête, foncent sur lui avec l’envie d’en découdre. L’intervention de plusieurs personnes évitera la confrontation.

Depuis de nombreuses semaines, Matéo, étudiant en sociologie, est clairement ciblé par des militants du groupuscule d’extrême droite Patria Albiges qui sévit dans la ville où Jean Jaurès fut professeur, puis où, député, il prononça son fameux discours à la jeunesse. « Ils viennent distribuer des tracts à la sortie des cours et attendent que je sorte. Des agents de l’université sont obligés de me raccompagner jusqu’à ma voiture régulièrement. » (...)

« Dans chaque manifestation, il y a au moins un de leurs militants qui prend des photos pour identifier les jeunes qui s’engagent, assure-t-il. Ils savent tout sur moi, mon lieu d’habitation, l’heure à laquelle je sors des cours. Je retrouve leurs stickers collés partout autour de mon lieu de travail. » (...)

Après son agression, Matéo a porté plainte et le porte-parole du groupuscule a été condamné en avril 2023, une semaine après les faits, à huit mois de prison avec sursis, interdiction de port d’arme et interdiction de rentrer en contact avec Matéo. Mais les persécutions n’ont pas cessé. Élisa, engagée dans la même organisation que Matéo, a aussi été menacée en pleine rue : « Dès qu’on est militant de gauche, on n’est pas en sécurité », dit-elle en constatant que certain·es abandonnent leurs responsabilités par crainte.

Patria Albiges n’est pas la seule organisation à inquiéter Matéo et Élisa. Sinisha Milinov, militant d’extrême droite de cette organisation et ancien cadre des Remparts à Lyon (Rhône), est en effet un proche de la Cocarde, qui agit de plus en plus sur les campus. (...)

La Cocarde, scission de l’UNI, proche de Reconquête et du Rassemblement national (RN), a été créée en 2015 et connaît un nouvel essor depuis 2022 et l’élection présidentielle. Contrairement à toutes les organisations qui se présentent aux élections, elle n’a construit aucun discours portant sur les conditions de vie des étudiants et étudiantes.

Se revendiquant comme la nouvelle droite sur son site internet, elle considère que « la bataille des idées relève [...] d’une dimension supérieure à celle des conditions matérielles ». Parmi ces idées, on retrouve les plus classiques de l’extrême droite : la détestation de l’immigration, le fantasme d’un passé glorieux du peuple français et l’idée d’un clivage racial en lieu et place d’un clivage social.

Ainsi, malgré les tentatives du RN pour freiner la carte identitaire de la Cocarde, celle-ci n’a pu s’empêcher en novembre dernier d’exprimer sa solidarité avec Götz Kubitschek, qui a été ciblée par des actions antifascistes en Autriche. Götz Kubitschek, activiste allemand d’extrême droite, rêve d’une Allemagne racialement et culturellement homogène, comme l’expliquait Médiapart, et n’hésite pas à parler de « guerre civile intellectuelle » (...)

Identifier et repérer les lieux de vie des militant·es, menacer pour décourager : si la méthode n’est pas nouvelle, de nombreux étudiants et étudiantes se plaignent d’une généralisation du procédé (...)

la droite républicaine et l’extrême droite, qu’elle soit royaliste ou pétainiste, nouent régulièrement des alliances. Ce serait notamment le cas de l’UNI et de l’Action française. (...)

Mouvement politique nationaliste et royaliste, l’Action française a été fondée à la fin du XIXe siècle afin de structurer le camp antidreyfusard. Fidèle au régime vichyste tout au long du conflit mondial, l’Action française a été animée par Charles Maurras, figure notoire de l’antisémitisme en France, et continue de tenir des propos antisémites, comme l’a rappelé France Inter.

Fayna Yachir, de l’Union étudiante Reims, confirme qu’il existe une alliance entre l’UNI et des groupes violents d’extrême droite. Pour elle, ceux qui ont distribué des coups de poing aux militants rémois sont aussi à l’UNI : « Nous les avons identifiés, ils se concertent quand il y a une action à mener contre les mobilisations étudiantes. » (...)

Ainsi fait rage une bataille qui vise à interdire les meetings au sein des universités au nom de la lutte contre l’antisémitisme, comme le montre la pétition lancée par l’UNI contre la tenue de la conférence de Jean-Luc Mélenchon à Lille (Nord). Galvanisé par l’annulation de deux conférences quelques jours plus tôt et par le soutien d’élus LR, Yvenn Le Coz défend l’idée de neutralité des universités.

C’est à ce titre que l’UNI est parvenue à faire annuler à Angers (Maine-et-Loire) une fête antifasciste prévue également le 18 avril. Cependant, à Rennes (Ille-et-Vilaine), c’est surtout une lettre anonyme menaçante qui a servi à la direction d’université pour faire annuler in extremis la conférence du 10 avril. L’université a depuis porté plainte pour « menace de mort » et « divulgation de fausses informations ». Une enquête a été ouverte.

De l’autre côté, l’UNI ou la Cocarde parviennent à tirer leur épingle du jeu. L’UNI organise des conférences d’apparence dépolitisée, comme à Aix-Marseille, le 20 mars dernier, avec un forum des métiers pour les étudiant·es en économie ou en droit et une conférence sur les addictions au campus de lettres et sciences humaines. À Grenoble (Isère), le 28 mars dernier, elle invitait les étudiant·es, juste avant les élections universitaires, à une conférence sur le métier d’avocat. Cette conférence a été maintenue malgré un appel au contre-rassemblement. « Un prétexte pour diffuser son idéologie nauséabonde », ont dénoncé les organisations syndicales, qui ont finalement obtenu son annulation. (...)

À Nantes, le 20 mars dernier, c’était « une conférence de l’UNI sur l’OAS et l’Algérie française avec deux vétérans de la guerre qui étaient présents sur le campus », rappelle Martin, de l’Union pirate. La Cocarde, elle aussi, a obtenu l’autorisation de l’université Paris-Panthéon-Assas pour sa conférence le 6 mai prochain, sur les « dérives de l’idéologie transgenre » avec Dora Moutot et Marguerite Stern, autrices du livre polémique Transmania.
Une forme d’attentisme des autorités

La situation n’inquiète pas particulièrement le ministère de l’enseignement supérieur, qui renvoie dos à dos les différentes parties et affirme à Mediapart lutter contre « l’ensemble des incitations à la haine ». Cette posture est-elle suffisante face à la stratégie d’implantation de l’extrême droite ? (...)

Si la Cocarde et l’UNI réussissent en effet à visibiliser leurs actions sur le territoire, leur audience n’est cependant pas si évidente. Rassemblant moins de 20 % des voix cumulées lors des élections aux Crous, elles sont bien moins représentatives, d’un point de vue électoral, que les partis politiques auxquels elles se réfèrent (LR, RN, Reconquête).

Pour Magali Della Suda, le collectif Némésis réussit à percer car ses membres « sont aidées par certains groupes de presse et leur stratégie correspond à celle de Bolloré [propriétaire de plusieurs médias – ndlr] ». Sur Instagram, leurs militantes affirment avoir comme objectif principal d’« inonder la Toile et de gagner en visibilité ». Revendiquant 150 militantes, ce collectif pourrait en réalité ne réunir qu’une dizaine de personnes d’après Magali Della Suda.

« Il y a un effet meute », analyse Clara Privé, élue au Cnous pour l’Unef. (...)