Depuis plusieurs années, les migrants bangladais transitent par la Libye avant de rejoindre clandestinement l’Italie. Le dernier rapport du Mixed Migration Center (MCC) examine de plus près cet itinéraire dangereux où les exilés tombent presque toujours dans les pièges des trafiquants et doivent faire face à "l’enfer libyen". Le gouvernement bangaldais, lui, appelle ses ressortissant à privilégier "les voies légales" pour "notamment protéger la réputation et l’image de notre pays dans le monde".
(...) En 2008, déjà, avant la chute de Mouammar Kadahfi, la Libye et le Bangladesh avaient signé un premier protocole d’accord permettant le recrutement à grande échelle de Bangladais pour le marché du travail libyen. En 2009, de vastes chantiers de travaux publics en Libye ont créé une demande encore plus forte. En 2010, environ 40 000 Bangladais étaient arrivés en Libye au cours des deux années précédentes.
La Libye, destination finale (...)
"Ceux d’entre nous qui sont venus en Libye à l’époque l’ont fait pour travailler. Nous n’étions pas venus pour aller en Italie. J’ai d’abord trouvé un emploi dans une maison où j’ai travaillé pendant cinq mois. Ils n’arrêtaient pas de me dire qu’ils me paieraient le mois suivant, puis le mois suivant. Mais quand j’ai demandé mon salaire, ils m’ont battu."
Sohrab embarque finalement dans un canot de fortune. Rapidement, les réserves d’essence s’amenuisent, l’embarcation dérive. "Beaucoup de gens se sentaient mal. Heureusement, nous avons été secourus par un tanker des Philippines qui nous a emmenés en Sicile."
Son frère Biplob Hasan n’a pas eu la même chance. Il est décédé en mer Méditerranée lors d’un voyage similaire au départ de la Libye, quatre ans plus tôt. Il avait 24 ans. Sohrab lui avait demandé de ne pas se lancer dans une traversée clandestine et d’attendre l’opportunité d’obtenir des documents de voyage. (...)
Aujourd’hui, les trajets migratoires depuis le Bangladesh ont évolué. Post-Khadafi, de nombreux travailleurs bangladais avaient été évacués de Libye et les arrivées de travailleurs avaient diminué. Mais en 2023, les liens se sont peu à peu renoués, indique le MMC. Un nouveau protocole d’accord a été signé, ouvrant à nouveau la voie au recrutement officiel de travailleurs bangladais. (...)
Une bonne nouvelle pour de nombreux Bangladais qui visent désormais la Libye comme unique pays de transit et non d’arrivée. (...)
Une route lucrative pour les passeurs
Selon le MMC, "le volume estimé de l’économie liée au trafic illégal entre le Bangladesh, la Libye et l’Italie se situe entre 160 et 190 millions de dollars par an". La plupart des Bangladais paient ainsi entre 8 600 et 12 000 euros pour l’ensemble du trajet jusqu’en Italie.
En ajoutant à cela l’extorsion et les coûts engendrés lors du séjour en Libye, le coût du voyage peut aller jusqu’à près de 15 000 euros.
Mais les Bangladais se laissent tenter (...)
En octobre 2025, InfoMigrants a rencontré en Italie de nombreux Bangladais qui vivaient et travaillaient dans le pays depuis plusieurs décennies. Certains ont obtenu la citoyenneté, ils sont souvent bilingues tout comme leurs enfants, ont crée des entreprises et acheté des maisons. Dans ce contexte, l’Italie est perçue comme une destination qui offre des opportunités de travail et une stabilité de vie - même si une grande majorité de Bangladais continuent aussi à s’installer dans les pays du Golfe et en Malaisie. (...)
Une interaction entre migration régulière et irrégulière (...)
Il y a donc une interaction constante entre les moyens légaux et illégaux pour entrer dans un pays ou pour trouver un emploi. "Les gens ne rentrent pas parfaitement dans l’une de ces catégories, mais passent souvent d’une catégorie à l’autre", selon Bram Frouws.
Des migrants quittent par exemple le Bangladesh avec l’intention de travailler dans un pays du Golfe. "Puis, soit pendant le voyage, soit après leur arrivée, ils découvrent que l’emploi qui leur avait été promis n’existe pas réellement. À ce stade, on leur demande souvent de payer des frais supplémentaires, en plus du prix convenu pour cette migration de main-d’œuvre régulière". (...)
À ce stade, la personne est endettée, loin de chez elle, elle n’a plus son passeport qui lui a été confisqué, parfois sous prétexte d’obtenir un prochain permis de travail ou visa. Elle se tourne alors vers des intermédiaires qui vont lui proposer la Libye ou l’Italie comme destination.
"D’autres encore avaient peut-être prévu de se rendre en Libye par avion avec un visa, en passant par les douanes et en prenant un vol, mais une fois arrivés en Libye, ils se retrouvent en détention et font ensuite l’objet de demandes de rançon", explique Bram Frouws (...)
Du trafic illégal à la traite d’êtres humains
Depuis 2011, la Libye est divisée entre deux administrations rivales : l’est, dirigé par le maréchal Khalifa Haftar, et l’ouest, dirigé par un gouvernement reconnu par l’ONU. Dans ces deux régions, cependant, des milices et des bandes armées opèrent parallèlement à des structures gouvernementales et militaires. La plupart des Bangladais, cependant, arrivent d’abord dans l’est de la Libye, puis ont tendance à se diriger vers l’ouest pour tenter la traversée de la Méditerranée, constate le MMC.
Au cours de ce périple, les migrants finissent par "interagir avec toute une série d’acteurs qui collaborent entre eux, mais sans former un réseau cohérent". (...)
Recrutement au Bangladesh : intermédiaires locaux, départs rapides (...)
"Nous rappelons à nos citoyens qu’il existe des voies légales"
Selon Bram Frouws, il sera complexe de lutter contre les filières d’exploitation à cause "de la combinaison entre une forte demande et un désir profond de quitter le Bangladesh pour trouver du travail à l’étranger.[...] À cela s’ajoute l’absence de voies légales. Ou du moins, des voies légales existantes qui ne répondent pas correctement aux besoins." (...)
Pour emprunter les voies légales et obtenir un visa, il faut généralement disposer d’un ensemble de compétences spécifiques. Or, bon nombre de ceux qui migrent par ces voies ne possèdent ni ces compétences ni le niveau d’éducation requis.
Le gouvernement bangladais insiste pourtant sur la nécessité des visas (...)
Comment s’est développée la route migratoire entre le Bangladesh, la Libye et l’Italie (...)
Depuis plusieurs années, les migrants bangladais transitent par la Libye avant de rejoindre clandestinement l’Italie. Le dernier rapport du Mixed Migration Center (MCC) examine de plus près cet itinéraire dangereux où les exilés tombent presque toujours dans les pièges des trafiquants et doivent faire face à "l’enfer libyen". Le gouvernement bangaldais, lui, appelle ses ressortissant à privilégier "les voies légales" pour "notamment protéger la réputation et l’image de notre pays dans le monde". (...)