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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Comment le terroriste du quai de Grenelle a berné les autorités
#terrorisme #radicalisation
Article mis en ligne le 6 décembre 2023
dernière modification le 5 décembre 2023

Condamné en 2018 pour association de malfaiteurs terroriste, Armand Rajabpour-Miyandoab avait été en contact avec les tueurs des policiers de Magnanville et du père Hamel. Puis après sa sortie de prison, avec celui de Samuel Paty. Il a pourtant réussi à convaincre de son retour dans le droit chemin, bien que certains, en charge de sa réinsertion, confient aujourd’hui à Mediapart en avoir toujours douté.

Il est un peu plus de 21 heures samedi 2 décembre lorsque, sur le quai de Grenelle, dans le XVᵉ arrondissement de Paris, un individu poignarde mortellement un touriste allemand, menace de s’en prendre à la compagne du malheureux quand un chauffeur de taxi intervient.

« Allahû Akbar ! », crie l’agresseur, avant de traverser le pont de Bir-Hakeim, poursuivi par des policiers. (...)

L’attentat survenu mi-octobre ayant coûté la vie à un enseignant à Arras était le premier depuis cinq ans et celui du marché de Noël de Strasbourg a être commis par un homme connu des services de renseignement français. Celui de Grenelle est donc le second.

Car le tueur présumé du touriste allemand est déjà, à 26 ans, connu de la lutte antiterroriste française, il a été condamné pour un précédent projet d’attaque et avait même purgé sa peine. (...)

Si le médiateur interculturel et du fait religieux pointera qu’Armand suit « toutes les affaires en lien avec le terrorisme », il considère que le jeune sortant de prison est « plus réceptif que d’autres profils qui ont tendance à freiner les choses ».

Un constat que l’on retrouve au sein des services de renseignement. Récemment, un haut cadre faisait valoir que parmi les sortants ayant purgé une peine en lien avec le terrorisme djihadiste, la très grande majorité serait, selon lui, « dans une logique de réinsertion, une volonté de tourner la page ». (...)

Aux agents de la DGSI, Rajabpour-Miyandoab a déclaré : « Vu mes antécédents, je peux paraître suspect seulement six mois après ma détention de dénoncer des islamistes radicaux alors que j’ai partagé ses croyances-là auparavant. Pendant l’isolement en prison, j’ai pu lire des livres qui m’ont ouvert l’esprit et j’ai douté de Dieu et réfléchi à ce qu’on me disait de faire ou de ne pas faire. […] Je sais maintenant comment se passe l’enrôlement et je ne me laisserai plus influencer, et je suis bien entouré de psychologues, éducateurs, médiateurs… » Avant de lancer : « J’ai la haine contre les islamistes ! »

Une protestation d’innocence qui résonne étrangement deux ans plus tard, alors qu’il vient de tuer un homme et d’en blesser deux autres au cri d’« Allahû Akbar ». (...)

Dans les heures qui ont suivi l’attentat, Gérald Darmanin a insisté sur le fait que le terroriste présumé « était sous traitement psychiatrique et neurologique ». C’est vrai, il était sujet à des crises d’angoisse depuis son incarcération et un magistrat, contacté par Mediapart, se souvient d’un suspect « perturbé » lorsqu’il l’avait croisé à l’époque de ses premiers déboires avec la justice antiterroriste. Là encore, rien d’original. Sur les 5 218 fiches actives du fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), ils seraient 20 % à souffrir de troubles psychologiques.

Mais, ce dimanche, Mediapart a pu s’entretenir avec plusieurs membres actuels ou anciens du dispositif PAIRS-Paris qui disent n’avoir jamais cru à de graves problèmes psychologiques. « Il n’est pas fou, assure l’un d’eux. Il n’était absolument pas en décompensation. » Ces spécialistes dénoncent le fonctionnement de leur dispositif, qui tournerait selon eux de manière empirique, sans qu’aucune donnée scientifique ne soit compilée. « Nous ne croyions pas à la déradicalisation de Rajabpour, poursuit le membre précité. Il était certes très poli mais très fermé, mutique. Il ne regardait pas les femmes, ne leur serrait pas la main, maîtrisait le Coran par cœur et se montrait acharné à disserter sur les hadiths [les recueils de tous les dires, faits et gestes du Prophète – ndlr]. » « Il ne me paraissait pas être dans une rupture par rapport à son engagement djihadiste, complète un second. Il ne nous inspirait pas un sentiment de sécurité quand on était avec lui… » (...)

Certains éléments de son dossier judiciaire permettent de douter de sa sincérité. (...)

« Vu vos antécédents judiciaires, pourquoi continuez-vous à avoir ces contacts avec des islamistes radicaux ?, l’avait interrogé la DGSI.

— En fait, ce n’est pas des contacts pour sympathiser mais pour les dénoncer. »

Comme rien n’est simple avec lui, les agents de la DGSI ont retrouvé la trace des signalements Pharos qu’il avait faits à l’encontre de plusieurs comptes Twitter.

Selon un expert psychologue qui l’avait rencontré dans le cadre de sa première affaire terroriste, son « manque d’empathie intégré à son trouble de personnalité » pouvait expliquer son engouement pour les théories islamistes extrémistes et soulignait que « la probabilité de sa dangerosité restait forte ». (...)

Questionné sur la fin de son suivi, son ancien référent, le médiateur interculturel et du fait religieux qui l’avait accompagné au commissariat de La Défense, a indiqué à Mediapart « ne vouloir faire aucune déclaration ».