Sommés d’abattre leur troupeau après un cas de tuberculose bovine, Sophie et Philippe Sicre ont négocié un protocole alternatif, appuyés par une forte mobilisation locale. L’État vient d’assouplir les règles à la suite de cette expérimentation.
« Une partie de nous a été abattue en même temps que nos vaches. » Au bout du fil, Sophie Sicre reprend son souffle. « Avec ce protocole, on a réussi à sauver 32 vaches et 10 génisses sur 126 animaux. Notre expérimentation a fait accélérer les choses en permettant à d’autres élevages d’éviter l’abattage total. Mais ça a été très dur. » (...)
Ce qui change depuis fin 2025 avec l’assouplissement des règles par l’État, c’est que, même en cas de lésion évolutive sur une vache, le reste du troupeau peut être testé et, selon les résultats, bénéficier d’un abattage partiel. Mais, avant d’arriver à ce changement de réglementation, Sophie et Philippe ont bataillé durant 18 mois pour sauver une partie de leurs animaux.
« Un copain nous a dit : "On peut vous aider" »
« La tub », pour tuberculose bovine, la famille Sicre en avait entendu parler « de loin ». Cette maladie infectieuse est transmissible à l’humain par l’ingestion de lait cru provenant de vaches infectées, ou par contact étroit avec des tissus infectés dans les abattoirs ou boucheries. À l’origine de milliers de cas en Asie du Sud-Est et en Afrique, elle concernerait moins de dix cas humains, non mortels, chaque année en France. Chez un animal infecté, le lait pasteurisé ou stérilisé ainsi que la viande demeurent consommables.
Mais « la tuberculose bovine reste une zoonose majeure qu’il convient de combattre », affirme le ministère de l’Agriculture par mail à Basta !, en mars 2025. Ainsi, toute détection de la maladie dans un troupeau en France entraîne l’application d’un protocole strict afin de conserver le « statut indemne ». (...)
Des mois de négociation
Soutenus par ELB, les Sicre décident de faire connaître publiquement leur situation. Une manifestation est organisée le 23 février 2024 devant la direction départementale de protection des populations (DDPP) au sujet de la recrudescence de la tuberculose bovine dans le secteur. Le 12 mars, le député Iñaki Echaniz (socialiste) fait remonter la situation de la ferme des Sicre à l’Assemblée nationale. Il interpelle Marc Fesneau, alors ministre de l’Agriculture, pour savoir s’il serait prêt à expérimenter de nouveaux moyens de traiter la tuberculose bovine. Mais le ministre fait valoir que l’abattage total reste la voie privilégiée pour conserver le statut indemne. (...)
Face à l’inflexibilité du gouvernement, la famille Sicre, toujours avec le soutien d’ELB, organise, le 30 mars, une large mobilisation sur sa ferme. (...)
Et le résultat a été magnifique ! L’État a compris à partir de là qu’il fallait nous prêter une oreille un peu plus attentive. » « On était presque 500 personnes, ça nous a fait énormément de bien au moral, confirme Sophie Sicre. C’est là qu’on a dit qu’on refusait l’abattage total. »
Dans la semaine qui suit, les Sicre, aidés par le syndicat ELB, remettent un dossier à la direction générale de l’alimentation (DGAL), administration rattachée au ministère, à Paris, dans lequel ils justifient leur refus d’abattage total et demandent un protocole expérimental. (...)
Sophie et Pilippe Sicre n’ont pas de nouvelles jusqu’à la venue du préfet sur leur ferme, le 25 avril. C’est le début des négociations avec les services de l’État, la direction départementale de la protection des populations, la préfecture et la direction générale de l’alimentation. Leur troupeau est expertisé pour évaluer l’indemnisation dans l’éventualité où la ferme basculerait en abattage total. (...)
Un protocole d’expérimentation « punitif »
La version finale du protocole d’expérimentation est finalement signée le 17 juillet 2024. « À ce moment-là, on est à moitié soulagés. On se dit qu’on va peut-être sauver une partie de notre troupeau. Mais nous sommes en colère, parce que le protocole expérimental est excessivement dur. La DDPP était convaincue qu’ils allaient trouver d’autres vaches positives pour des raisons statistiques. » « L’État nous a proposé l’enfer, appuie Pierre Diharce. La seule méthode fiable dont dispose l’État pour trouver la tuberculose est de faire des recherches sur l’animal mort. Ils ont donc tué massivement, convaincus que l’élevage des Sicre était infesté. » (...)
Selon ce protocole, tous les mâles doivent être abattus, ainsi que les veaux, les femelles de plus de dix ans, les bovins ayant réagi à la tuberculine bovine (piqûre au cou) et les derniers bovins achetés. 61 animaux sont ainsi abattus durant l’été 2024. Diagnostiqués après l’abattage, tous se révèlent négatifs à la tuberculose bovine.
Il reste alors 65 vaches (de moins de dix ans) sur lesquelles un test est effectué le 14 octobre. Six réagissent et sont abattues. Les Sicre n’ont plus que 59 vaches. « Le protocole exigeait qu’on arrive à 48 bovins pour le test 2. Il fallait donc qu’on en sacrifie onze. On nous a demandé de choisir parmi nos vaches celles qu’on autorisait à vivre ou pas. » Le couple d’éleveurs se plie à l’injonction fin décembre 2024. Tous les animaux abattus se révèlent, encore une fois, négatifs à la tuberculose bovine.
De nouveaux tests ont lieu le 13 janvier 2025 sur les 48 vaches restantes. Six d’entre elles réagissent et sont abattues. Toutes sortent, une fois de plus, négatives au test. Il leur reste alors 42 vaches. (...)
Les nerfs de Philippe lâchent. « La DDPP n’est plus venue sur la ferme, ils avaient peur de la réaction de Philippe », confie Sophie. Un test est finalement effectué le 5 mai 2025 par un vétérinaire, sans que le couple ne sache si ce test sera ou non le dernier. Aucun bovin ne réagit. Le 21 mai, les Sicre sont convoqués à la préfecture avec la DGAL. « J’y suis allée avec quatre membres d’ELB. Ça a été une négociation extrêmement dure. Je suis rentrée épuisée, sans savoir où on allait. » Pierre Diharce confirme : « Cette réunion était lunaire. Nous, on était armés de nos convictions face au préfet. Ce moment a tout débloqué. »
À 21 heures ce soir-là, le préfet appelle les Sicre. « Il nous a dit que le protocole était fini et qu’on pouvait partir en transhumance. Philippe fêtait ses 45 ans ce jour-là. On n’y croyait plus. » Un certificat sanitaire est établi par la DDPP pour leur permettre de monter les vaches en estives le 12 juin. Après seize mois de lutte, les vaches Gasconnes reprennent le chemin de la montagne pour passer l’été dans le Haut-Béarn.(...)
« Ça a été un grand soulagement, mais avec un goût amer. Ils nous ont fait abattre toutes nos guides. Elles nous ont manqué » (...)
La réglementation évolue
Ce protocole expérimental a ouvert, localement, une nouvelle voie aux élevages touchés. Début 2025, onze élevages en Soule (Pyrénées-Atlantiques) sont positifs à la tuberculose bovine. « Les éleveurs touchés ont rebondi sur notre lutte et ont bataillé », souligne Sophie. Le préfet leur propose le 12 février un « protocole sélectif renforcé dérogatoire » avec la mise en place d’une zone de surveillance renforcée.
Plus récemment, le 20 novembre 2025, le ministère de l’Agriculture a publié un arrêté qui assouplit les conditions pour bénéficier du protocole d’abattage sélectif. (...)
« Seuls les animaux réagissant aux tests de la tuberculose bovine seront abattus », salue la Confédération paysanne. (...)