Alors que le calme semble revenu après l’épisode d’émeutes racistes et islamophobes qui ont secoué le Royaume-Uni, la peur et l’angoisse n’ont pas disparu. Trois adolescents de Liverpool racontent comment cette éruption de haine a changé leur quotidien.
"On ne savait pas où aller, comment rentrer à la maison. Puis nous avons vu un hélicoptère passer au-dessus de nous", raconte Blaize, 15 ans. Lui est son ami Callum, 18 ans, sortent comme chaque samedi après-midi de leur entraînement de basket-ball lorsqu’ils se retrouvent confronté à des hommes cagoulés, qui passent devant eux en courant.
"On a fini par aller à la gare, mais nous ne sommes pas monté dans le train parce qu’un type nous regardait avec insistance. On a rejoint la foule puis on s’est enfui". (...)
Ils ont assisté à l’une des émeutes d’extrême droite qui ont touché les villes du Royaume-Uni suite à la diffusion sur Internet de fausses affirmations, selon lesquelles l’auteur d’une attaque au couteau meurtrière à Southport le 29 juillet était un migrant musulman.
Le pays n’avait plus connu un tel épisode de violence depuis une décennie. Des mosquées et des centres d’aide aux migrants ont été pris pour cible, donnant lieu à des affrontements avec la police.
"C’était effrayant. Pour être honnête, j’ai eu peur, et je n’ai jamais vu certains de mes amis aussi effrayés", confie Blaize.
"Nous avons dû aller dans un restaurant et attendre un taxi", ajoute Callum. "La ville n’était pas sûre. Je voyais des vidéos de gens qui se faisaient attaquer, que ce soient des policiers, des civils, ou des gens dans des magasins qui s’occupaient de leurs affaires". (...)
Binah, 15 ans, également passionnée de basket-ball, a été surprise de voir certains de ses camarades de classe impliqués dans les émeutes.
"Je pense que c’est vraiment puéril. Cela n’a pas de sens pour moi. Certains d’entre eux ont trouvé drôle d’incendier des choses et d’être racistes. Ils ne voient pas l’impact que cela peut avoir sur les autres", explique-t-elle. (...)
De son côté, Blaize juge "que 95 % des personnes présentes, si vous leur demandez vraiment pourquoi elles sont là, ne le sauront pas. Ces gens sont simplement là parce qu’ils ont été induits en erreur par les informations que l’on trouve en ligne et par leur envie de tout casser".
Si Callum n’éprouve aucune sympathie pour les émeutiers, il note que les inégalités grandissantes dans le pays sont une partie du problème. (...)
Créer des espaces pour les adolescents
Le père de Blaize, Emile Coleman, a lancé un programme de basket-ball, baptisé Toxteth El8te, pour sortir les jeunes de la rue et les amener à faire du sport. Selon lui, trop de jeunes sombrent dans la criminalité parce qu’il "n’ont rien à perdre et n’ont pas peur. Vous voyez la mort dans les yeux de certains. Ils ont énormément recours à l’automédication. L’utilisation de la kétamine [psychotrope utilisé comme produit anesthésique injectable ndlr] est massive chez les jeunes de Liverpool. C’est un peu la drogue de prédilection, à côté de l’herbe", explique-t-il.
Avec l’aide d’un financement supplémentaire de la police et d’un réseau local de prévention de la violence, Emile Coleman a pu proposer des entraînements gratuits pour plus de 3 000 personnes âgées de 6 à 25 ans depuis septembre dernier.
La peur de sortir
Le soir des émeutes, explique Emile Coleman, les jeunes n’avaient quasiment plus aucun espace pour se retrouver. (...)
Il a payé de sa poche des trajets en taxi pour certains joueurs issus des minorités et qui ne se sentent plus en sécurité (...)
Un influenceur local qui a participé aux émeutes s’est depuis prononcé contre la violence. Il a organisé une journée de "désintoxication numérique", invitant des jeunes à participer à une randonnée sans smartphone. Des familles de fidèles musulmans ont notamment été invitées à participer à l’événement.
Blaize ressent néanmoins le besoin de changer d’air. Il doit se rendre en Espagne pour un stage intensif de basket-ball. "Pouvoir quitter le pays est un énorme soulagement pour moi", assure-t-il. (...)
Callum souhaite se lancer dans des études de droit et veut continuer à lutter contre le racisme et les injustices. "Le racisme se transmet de génération en génération. Cela fait des années que cela dure et je ne pense pas que cela va s’arrêter. Je ne pense pas qu’il y ait de véritable solution. Nous devons y faire face en tant que Noirs, Asiatiques et toute autre minorité ethnique. On ne pourra que réduire le problème, car tout est allé trop loin". (...)