Au Chili, l’agriculture est tournée vers l’exportation et la consommation de pesticides. Des mouvements agricoles et citoyens tentent d’inverser la tendance, alors que l’homme d’extrême droite José Antonio Kast pourrait devenir le prochain président.
(...) Les pesticides sont arrivés avec Pinochet
Désormais cernée d’immenses propriétés, la parcelle de la famille Guzman produit des légumes qui sont vendus à 50 kilomètres maximum, sur le marché et dans les restaurants de Valparaiso, une ville portuaire au bord du Pacifique. Ici, tout est cultivé sans pesticides, ce qui est plutôt rare dans le pays. Car la règle, au Chili, c’est d’exporter les produits agricoles souvent cultivés avec moult produits. (...)
« Les campagnes chiliennes ont commencé à changer vers 1983-1984 », situe Patricia Grau, infirmière du travail, enseignante à l’université et membre de réseaux d’alerte sur l’usage des pesticides depuis de nombreuses années. Une fois les communs fonciers brutalement démantelés, la dictature de Pinochet a entrepris de faire du pays un grenier à fruits pour le reste du monde.
« L’industrie est arrivée et l’usage massif de pesticides a alors commencé. Du nord au sud, tout le pays a été concerné, ou presque », poursuit Patricia Grau. « Aujourd’hui, le Chili est le premier exportateur mondial de raisins, de canneberges, de cerises et de prunes, et la production fruitière est un secteur majeur de l’économie chilienne », poursuit Patrizio Tonelli, historien et professeur à l’école de santé publique de Santiago.
Cette courbe ascendante des exportations s’est doublée d’une croissance très forte de la consommation de pesticides : entre 1984 et 2024, les quantités épandues chaque année au Chili sont passées de 5000 à 60 000 tonnes.
Augmentation des malformations
Les dommages sur les terres et les corps ont été immenses. « L’augmentation des malformations congénitales chez les enfants des travailleuses saisonnières, survenue à la fin des années 1980 et au début des années 1990, a été le premier signal d’alarme », relève Maria Elena Rozas, journaliste spécialiste des pesticides et figure importante du réseau d’action chilien sur le sujet. (...)
Peu d’équipements de protection
« Dans les années 1990, avec la fin de la dictature, il y a eu un peu d’assouplissements du côté des droits, se souvient Patricia Grau. On a pu améliorer les pratiques, et former par exemple les personnes qui épandent les pesticides. Certaines ont reçu des équipements de protection. Elles sont moins exposées qu’avant, mais cela reste insuffisant, bien évidemment. » (...)
La situation des femmes est particulièrement problématique. Chargées des cueillettes, du désherbage ou encore de la taille, les femmes occupent des postes qui ne sont pas encore identifiés comme dangereux.
« Parfois, ils traitent la nuit et les femmes arrivent le matin sans que personne ne leur dise rien, relève l’infirmière et enseignante Patricia Grau. Il faut savoir qu’une tomate peut recevoir jusqu’à 23 traitements avant d’être cueillie ! Tout cela pose aussi problème pour la santé des enfants. »
Le réseau d’action sud-américain sur les pesticides et leurs alternatives a compilé une cinquantaine d’études qui mettent en évidence les effets chroniques sur la santé des enfants, le déclenchement de cancers ou les effets cognitifs. Des alertes ont également été lancées concernant la qualité de l’eau.
« Les mauvaises conditions d’emploi font qu’il est difficile d’informer les gens sur leurs droits », expose Sandra Cortès, épidémiologiste et professeure en santé publique à l’université catholique de Santiago. (...)
« ces 30 dernières années, l’importance des entreprises sous-traitantes n’a cessé de croître. Dans certaines zones rurales, les personnes qui travaillent pour ces entreprises n’ont pas de contrat. Elles ne paient donc pas de cotisations sociales et ne bénéficient d’aucune protection sociale. »