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Mediapart
Affaire Bétharram : révélations sur des plaintes et signalements enterrés
#Betharram #Bayrou #Mediapart #enseignementprive #viols #agressionssexuelles #maltraitances
Article mis en ligne le 1er mars 2025

Mediapart a retrouvé la trace d’une douzaine de signalements et de plaintes ignorés ou classés entre 1993 et 2013. Certaines de ces alertes visent des responsables aujourd’hui mis en cause par la justice. Il n’y a toujours aucune inspection administrative diligentée.

« Il y a tous ceux qui à cette époque se sont tus. » Samedi 15 février, François Bayrou tient une conférence de presse sur le parvis de sa mairie à Pau et prend neuf victimes à témoin. Il ne pouvait pas savoir ce qu’il se passait à Bétharram : « Pour moi, c’est le surgissement d’un continent que j’ignorais », explique le premier ministre pour se dédouaner de toute responsabilité. (...)

Rien n’aurait pu faire surgir « ce continent méconnu » pour que François Bayrou, parent d’élèves, président du conseil général chargé de la protection de l’enfance, député des Pyrénées-Atlantiques, ministre de l’éducation nationale puis maire de Pau, puisse réagir. Les victimes de cette institution catholique n’auraient donc pas osé parler, la parole n’étant pas encore libérée.

Dans cette affaire Notre-Dame-de-Bétharram, le silence absolu des victimes relève pourtant du mythe. Si plusieurs s’expriment effectivement pour la première fois, nombreuses sont celles qui ont déjà parlé. Mais le problème est qu’elles n’ont pas été écoutées, prolongeant l’omerta sur des décennies. (...)

Mediapart révèle l’existence de plusieurs courriers envoyés à la justice dès les années 1990 pour alerter sur les graves violences commises au sein de l’établissement. Pendant trente ans, de nombreux signalements ont été ignorés et des plaintes ont été classées. Au moins douze entre 1993 et 2013. (...)

D’après nos informations, un interne, Christophe E., avait aussi signalé à la justice, dans un procès-verbal daté de septembre 1998, des agressions présumées commises par un surveillant de Bétharram, Damien S. Mais son témoignage précis n’a eu aucune conséquence à l’époque. Trois décennies plus tard, Damien S. fait partie des trois personnes qui ont été placées en garde à vue, le 19 février, dans le cadre de la vaste enquête judiciaire en cours. Il n’a toutefois pas été mis en examen pour les faits de viol, agressions sexuelles et violences volontaires sur mineurs de moins de 15 ans (74 plaignants) qui lui sont reprochés... en raison de la prescription de ces dénonciations.

Deux enquêtes en 1993 et 1996

En 1993, une procédure judiciaire avait déjà mis en lumière les sévices physiques qui pouvaient exister au sein de ce pensionnat catholique situé près de Pau. Notre-Dame-de-Bétharram est condamnée par la justice plusieurs mois après la prise de fonction de François Bayrou au ministère de l’éducation nationale, et la préfecture des Pyrénées-Atlantiques est même directement alertée, comme nous l’avions raconté. L’établissement doit alors indemniser un élève qui a reçu des coups sur la tête de la part d’un surveillant. L’adolescent en question, Jean-Baptiste*, alors âgé 13 ans, a eu le tympan perforé.

En 1996, même blessure, même procédure. Le père de Marc, 14 ans, dépose plainte pour « coups et blessures volontaires » et « traitements inhumains et dégradants » et sollicite la presse pour dénoncer la violence de cet établissement. (...)

Auprès de Mediapart, Michel Bouyrie, maire de Lestelle-Bétharram de 1983 à 2001, reconnaît lui-même la notoriété publique de ces violences infligées aux enfants de sa commune. (...)

En 1997, la justice est de nouveau saisie pour des violences à Bétharram, cette fois-ci sexuelles. L’ancien directeur est mis en examen et placé en détention en mai 1998, accusé d’avoir violé un élève de 14 ans. Contre toute attente, le père Carricart est libéré deux semaines plus tard et part au Vatican, grâce à un contrôle judiciaire allégé. François Bayrou, président du conseil général, chargé de la protection de l’enfance, qui rencontre alors le juge pourtant soumis au secret de l’instruction, ne réagit pas. (...)

Le 15 juin 1998, le cabinet de la ministre de la justice d’alors, Élisabeth Guigou, est également informé du dossier par le procureur de Pau. (...)

Le surveillant en cause est condamné à 5 000 francs d’amende avec sursis (l’équivalent de 1 200 euros aujourd’hui), mais la justice se montre très clémente. (...) . Françoise Gullung, enseignante de mathématiques, a pourtant dénoncé elle aussi de graves sévices physiques et a assuré qu’ils étaient fréquents et massifs. En vain.

Malgré ces alertes, François Bayrou prend fait et cause pour l’établissement privé sous contrat. Le ministre de l’éducation nationale d’alors se rend même dans l’établissement à l’occasion d’une visite ministérielle et défend la direction en expliquant avoir mené « toutes les vérifications », qui se sont avérées « favorables et positives ». (...)

Il suffisait pourtant de lire la presse et de multiples témoignages pour comprendre que rien n’était « ponctuel ». (...)

Malgré ces accusations, le ministère de l’éducation du gouvernement socialiste de l’époque ne diligente aucune inspection. L’établissement n’est jamais inquiété.

En 2000, le juge Christian Mirande reçoit une deuxième plainte d’un ancien élève pour des viols et agressions sexuelles. De nouveau convoqué, le père Carricart se suicide. (...)

Le juge Mirande venait d’obtenir un nouveau témoignage sur un troisième élève dénonçant des viols du père Carricart. En 2003, la première victime porte plainte devant le tribunal civil et reçoit une indemnisation. Dans son assignation consultée par Mediapart, elle met en cause l’institution qui n’a pas « mis en œuvre les moyens nécessaires pour assurer la sécurité des élèves » et a « laissé se développer une ambiance malsaine propice à favoriser le passage à l’acte de l’un de ses membres sur les pensionnaires ». L’établissement n’est toujours pas contrôlé et son contrat avec l’État n’est pas suspendu.

Interrogé aujourd’hui par France 2, le juge d’instruction Mirande regrette de n’avoir pas agi trente ans avant. (...)

« On peut dire que l’école a fermé les yeux. Personne n’ignorait. » (...)

Damien S. n’avait jamais été inquiété. Entre 2005 et 2019, il était même directeur adjoint du collège catholique Léon-XIII à Châteauroux. Mais depuis qu’un collectif d’anciens de Bétharram s’est organisé depuis 2023, il est désormais visé par 74 plaintes (...) ll a pu ressortir libre en raison des faits intégralement prescrits.

Entre 2000 et 2013, quatre signalements pour des sévices sexuels (...)

Le gouvernement et l’enseignement catholique toujours inertes

Comment expliquer toutes ces procédures classées et ces signalements ignorés ? Et pourquoi le parquet de Pau n’en retrouve-t-il pas les traces ? Une inspection administrative diligentée par le ministère de la justice permettrait d’éclaircir certains pans de ce scandale. Dans un entretien à Mediapart, le gendarme chargé des investigations sur le directeur Carricart se dit aussi favorable à davantage de « clarté » sur le déroulé de cette procédure.

Jusqu’à présent, le ministre de la justice n’a pas souhaité s’exprimer sur les dysfonctionnements constatés et s’est simplement exprimé pour défendre François Bayrou. (...)

Le ministère de l’éducation nationale brille aussi par son absence, même depuis les dizaines et dizaines de témoignages recueillis depuis novembre 2023 par Alain Esquerre au sein d’un collectif de victimes de Notre-Dame-de-Bétharram. À cette époque, ni Gabriel Attal ni Amélie Oudéa-Castéra, ministres successifs de l’éducation, ne jugent utile de diligenter une inspection administrative malgré l’ampleur des faits dénoncés. (...)

Après nos révélations du 5 février, les témoignages affluent encore et plus de 150 plaintes sont désormais déposées. Interrogée le 12 février, la ministre de l’éducation nationale refuse de répondre. Il faut attendre la demande officielle du député LFI Paul Vannier pour qu’Élisabeth Borne annonce lancer une inspection académique le 17 mars prochain. Seule une inspection générale permettrait pourtant de comprendre trente ans de dysfonctionnements, mais la ministre s’y refuse. « En fonction des résultats de ces contrôles, Élisabeth Borne se réserve la possibilité de diligenter une mission d’inspection générale », précise seulement son cabinet.

L’Église catholique, enfin, est restée très silencieuse avant de finir par réagir. « La Conférence des évêques regrette que les contrôles prévus et les différentes inspections qui ont eu lieu, tant de la part de l’Éducation nationale que de celle des structures de l’Enseignement catholique, sur une période de plus de cinquante ans, n’aient pas permis de mettre au jour la réalité inqualifiable que subissaient les enfants scolarisés au sein de cet établissement », écrit la Conférence (CEF) le 20 février dans un communiqué totalement erroné. Selon nos informations, l’enseignement catholique n’a jamais inspecté cet établissement pourtant sous sa tutelle. (...)