Quelques heures après avoir été secouru au large de la Libye par le Geo Barents, le navire humanitaire de Médecins sans frontières, Abdulla est anxieux. La joie d’avoir la vie sauve se mêle désormais à l’angoisse. Sa captivité en Libye, et la tristesse de ne pouvoir donner des nouvelles à sa femme et son bébé l’empêchent de dormir. "Ça tourne toute la nuit", confie-t-il.
Abdulla a été secouru vendredi 3 novembre par l’équipage du Geo Barents. Ce soir-là, vers 20h, le navire humanitaire de Médecins sans frontières a procédé au sauvetage de son embarcation, un petit bateau blanc à moteur, chargé de 30 personnes. Partis d’une plage des environs de Tripoli, en Libye, Abdulla affichait un large sourire à son arrivée sur le pont du Geo Barents. Le lendemain, le Bangladais de 29 ans a les traits tirés. L’euphorie du sauvetage a fait place à une grande fatigue. (...)
Je suis parti du Bangladesh il y a un peu plus de deux mois. J’ai pris l’avion pour l’Inde, puis pour Dubaï. Et puis encore un autre pour Alexandrie en Égypte, et un dernier pour Benghazi en Libye. De Benghazi, on m’a emmené, avec d’autres Bangladais, dans une voiture. Les Libyens nous ont ordonné de nous assoir par terre, derrière. Ils nous ont donné des coups de pieds dans le dos pour qu’on se fasse le plus petit possible. Ils ne voulaient pas qu’on soit visible car sur la route vers Tripoli, il y a des milices. On a pris six voitures différentes pour faire ce trajet, j’ai compté. (...)
Ensuite, je suis resté deux mois en Libye. Je ne sais pas où exactement. On était parqués avec d’autres Bangladais dans de petits bâtiments. C’était très dur, douloureux même. À notre arrivée là-bas, quatre Libyens nous ont menacés avec leurs armes. L’un d’eux a mis son pistolet sur ma tempe, il m’a dit : ’Donne-moi tout ce que tu as’. J’ai dû lui laisser mon argent, mes papiers, mon téléphone. Quand j’y repense, j’ai mal au ventre : sur mon téléphone, j’avais des photos de ma famille. Et depuis ça, impossible de leur donner des nouvelles. Ils doivent être morts d’inquiétude.
"Les gens sont tués s’ils ne sont pas d’accord avec tel ou tel parti"
Je viens de la banlieue de Dacca, la capitale. Jusqu’ici, je travaillais dans des petites plantations de riz. C’était dur. Je gagnais 200 takas par jour [environ 1,7 euros, ndlr] mais un kilo de riz coûte déjà 80 ou 100 takas. Une bouteille d’eau, 20. Après sa naissance, mon bébé a été malade. Pendant trois mois, on a dû aller régulièrement à l’hôpital, payer des médicaments. Ça nous a coûté très cher. Aujourd’hui il a quatre mois.
Si le Bangladesh a accompli "des progrès remarquables" dans la réduction de la pauvreté monétaire globale, la pauvreté multidimensionnelle reste élevée et les inégalités de revenus se sont accrues, en particulier dans les zones urbaines, affirme l’Organisation des nations unies (ONU). L’ONG Oxfam confirme : la pauvreté dans le pays est "aussi extrême que généralisée", presque la moitié de la population vivant avec moins d’un dollar par jour. (...)
J’ai eu aussi des problèmes avec des groupes politiques de mon quartier. Au Bangladesh, parfois, les gens sont tués s’ils ne sont pas d’accord avec tel ou tel parti. J’ai subi beaucoup de violences, j’ai été menacé. Avec les élections qui arrivent, j’ai eu de plus en plus peur. (...)
Au Bangladesh, la vie est devenue impossible pour moi. Pour mon enfant, je ne pouvais pas prendre le risque de me faire tuer. Et puis, on avait besoin d’argent. Alors la seule solution, c’était de partir. Rejoindre l’Europe (...)