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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Une société offshore et des espèces : le mystère de la Maserati du ministre de la justice
Article mis en ligne le 8 février 2022

Mediapart révèle les dessous d’une affaire qui permet de lever une partie du voile sur les pratiques de l’actuel Garde des Sceaux quand il était encore la star des barreaux et des prétoires. Le ministre réfute le moindre manquement, tout en éludant plusieurs questions en suspens.

Le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti a perçu quand il était avocat 100 000 euros d’honoraires d’une société aux Seychelles dont il n’a pourtant jamais été le conseil et a immédiatement dépensé l’essentiel de la somme à Monaco pour acquérir une Maserati cabriolet, payée en partie en espèces, selon une série de documents obtenus par Mediapart.

Les faits, qui se sont retrouvés au cœur d’une instruction judiciaire pour escroquerie sans qu’Éric Dupond-Moretti ne soit jamais inquiété, permettent aujourd’hui de lever une partie du voile sur les pratiques professionnelles du garde des Sceaux quand il était encore la star des barreaux et des prétoires. (...)

Tout commence le 23 janvier 2013 quand le compte professionnel du cabinet de Me Dupond-Moretti est crédité d’une somme de 100 000 euros provenant d’une société baptisée Exelyum — le nom figure en toutes lettres sur le bordereau bancaire. Celle-ci est domiciliée aux Seychelles, l’un des plus redoutables paradis fiscaux de la planète. Elle est dirigée par un certain Jean-Pierre Nitkowski.

Problème : ni Nitkowski ni Exelyum n’ont jamais été les clients de Me Dupond-Moretti et de son cabinet. En revanche, Nitkowski et Exelyum sont deux noms bien connus de la police et de la justice : le premier était alors suspecté d’être le cerveau d’une gigantesque escroquerie boursière à la Madoff qui a floué des centaines de victimes pour un préjudice se chiffrant à plus de 20 millions d’euros. Et Exelyum, la boîte noire où a atterri tout l’argent détourné. (...)

D’autant plus étrange que non seulement Exelyum et Nitkowski n’ont jamais été défendus par Me Dupond-Moretti, mais sitôt les fonds perçus depuis le compte à Londres de la société offshore, ceux-ci ont été transférés sur un compte personnel du célèbre avocat, puis, de nouveau dans la foulée, sur un deuxième compte personnel manifestement ouvert pour l’occasion.

Quelques jours plus tard, le 5 mars 2013, Éric Dupond-Moretti vire 75 000 euros de ce compte au bénéfice d’un garage à Monaco, où le pénaliste s’achète un bolide de luxe, une Maserati Grancabrio noire. Coût total de l’opération : 95 158 euros. Les 20 158 euros de différence ont été versés en cash par l’avocat — deux dépôts de 7 000 euros et un dernier de 6 158 euros —, selon les documents consultés par Mediapart.

David B., le patron du garage monégasque, a expliqué sur procès-verbal qu’Éric Dupond-Moretti n’était pas « un client habituel » de son établissement. En France, contrairement à Monaco, les paiements en espèces ne pouvaient pas dépasser les 3 000 euros à cette époque.

La charge de l’ancien client de Me Dupond-Moretti

Comment un avocat a-t-il pu percevoir des honoraires d’une société offshore qu’il ne défend pas ? L’enquête du juge Gounot a permis de tirer au clair une partie de cette situation pour le moins originale, mais pas de répondre à toutes les questions. Les investigations ont en effet établi que Jean-Pierre Nitkowski s’est retrouvé en décembre 2012 en détention à Monaco, en même temps qu’un autre escroc présumé, un certain Immanuel de Agrella, qui, lui, a été un client éphémère de Me Dupond-Moretti.

Selon l’enquête du juge Gounot, Nitkowski et Agrella auraient scellé en cellule un drôle de pacte, qui peut se résumer ainsi : Agrella donne des tuyaux boursiers sur le trading haute-fréquence à Nitkowski ; en échange, Nitkowski paye avec sa coquille aux Seychelles les copieux frais d’avocats d’Agrella, dont la femme vient de prendre attache avec le cabinet Dupond-Moretti. (...)

les échanges de mails réclamés sont bien couverts par le secret professionnel, après consultation de l’Ordre des avocats de Lyon et celui de Lille (dont dépendait alors Me Dupond-Moretti). Par ailleurs, Me Dupond-Moretti était exonéré de tout devoir de vigilance et de déclaration de soupçon au sujet des fonds perçus par Exelyum selon les règles en vigueur s’appliquant aux avocats, a fait valoir le conseil lyonnais

Formellement, l’enquête pénale s’est arrêtée là concernant Éric Dupond-Moretti. Mais le juge a tout de même demandé en audition à Immanuel de Agrella, en février 2019, quelles types de diligences Me Dupond-Moretti avait bien pu faire pour 100 000 euros. L’intéressé a livré une réponse cinglante : « En réalité, malheureusement rien. Il est venu me voir deux fois en prison. Finalement, il m’a représenté pour un fait d’outrage à Monaco, et il m’a représenté aussi pour une demande de sortie de prison anticipée de Nice où j’avais été transféré […] Comme j’estimais qu’il n’avait pas fait grand-chose pour moi, je lui ai demandé de me rembourser mais il a refusé en me disant que j’avais de l’argent. » (...)

« Éric Dupond-Moretti a acheté sa voiture légalement, l’a utilisée et l’a revendue légalement » Le cabinet du ministre de la justice. (...)

En mars 2021, le tribunal correctionnel de Lyon a condamné Jean-Pierre Nitkwoski a cinq ans de prison ferme, 150 000 euros d’amende et une interdiction de toute activité professionnelle en lien avec la finance. Quinze autres personnes ont été condamnées dans cette affaire d’escroquerie.

L’enquête a identifié plus 500 victimes d’Exelyum, dont certaines ont été totalement ruinées.