Depuis son accession à la présidence de la République, M. Emmanuel Macron a souvent assimilé les classes populaires à un groupe de fainéants incultes et braillards. Ce faisant, il rompt avec la duplicité des chefs d’État successifs vis-à-vis des milieux défavorisés : les comprendre en parole, mais négliger leurs revendications. Et surtout ignorer la domination structurelle dont ils font l’objet.
Je vous hais, compris ? » : l’un des slogans écrits au feutre sur de nombreux gilets jaunes condense en une formule-choc l’attitude de M. Emmanuel Macron et la célèbre phrase du général Charles de Gaulle, modèle du double langage des hommes politiques. Au-delà des revendications sociales et fiscales multiples des « gilets jaunes », s’il y a une constante, c’est leur conviction que les « élites » méconnaissent leurs conditions d’existence, leur mode de vie et, de surcroît, les méprisent. On ne cesse, sur les ronds-points, de rappeler les « petites phrases » par lesquelles M. Macron a dévoilé sa vision du « peuple » français : salariées « illettrées », allocataires des minima sociaux qui coûtent un « pognon de dingue », « fainéants », « cyniques », « extrêmes », « les gens qui ne sont rien », « il suffit de traverser la rue pour trouver un travail », etc.
À la sempiternelle question « Qu’est-ce que le peuple ? », le président répond : c’est ceux qu’il faut éduquer, voire rééduquer, ceux qui sont réfractaires, qu’il faut guider, ceux qui se plaignent au lieu de se prendre en main et de se responsabiliser, ceux qui, trop souvent, « ne sont rien ».
On ne saurait trop le remercier d’avoir exprimé si crûment la philosophie sociale du monde auquel il appartient, du monde qui l’a formé, une philosophie sociale habituellement euphémisée ou réservée aux cercles de l’entre-soi. C’est cette même vision que Cédric Lomba, par exemple, retrouve dans son étude sur les usines Cockerill, en Belgique, soumises pendant plus de trente ans à des plans sociaux successifs. (...)
Ces cadres « aux grandes dents », comme le dit un ouvrier, ont tout intérêt à entretenir cette vision uniment négative des ouvriers comme groupe social, interdisant ainsi le trouble qui pourrait résulter d’une compréhension plus réaliste. Tout désir de comprendre minerait leur croyance en la légitimité de leur participation active aux restructurations industrielles. Le mépris et la méprise conditionnent ainsi l’aveuglement socialement nécessaire à leur mission. Et c’est cette philosophie du mépris que récusent les « gilets jaunes ». (...)
Avoir du métier politique, c’est au moins tenter d’« encadrer » par une rhétorique plus ou moins efficace les humiliations sociales qu’on inflige, feindre de compatir à la détresse des plus pauvres, aux difficultés que rencontrent beaucoup. C’est promettre de mettre fin à la « fracture sociale », comme le fit en son temps M. Jacques Chirac ; ou épouser le point de vue de ceux qui « ne comptent que sur eux-mêmes », si nombreux dans les classes populaires dont c’est souvent le « point d’honneur », en s’engageant à soutenir leurs efforts, à la manière de M. Nicolas Sarkozy, qui défiscalisa les heures supplémentaires et ne cessa de louer ceux qui « se lèvent tôt ». « Je sais aussi qu’il m’est arrivé de blesser certains d’entre vous par mes propos », a admis M. Macron.
Ce déficit de métier politique caractérise aussi nombre de députés de La République en marche (LRM). (...)
Les discussions entre « gilets jaunes » témoignent de leur vive perception de cette morgue sociale. Morgue de cette députée, Mme Élise Fajgeles, qui n’a aucune idée, même approximative, du montant du salaire minimum (CNews, 3 décembre 2018). Ou de cette militante affirmant qu’« on ne peut pas habiter dans un univers extraordinaire, avec la pelouse, les montagnes, une vue pas possible, et avoir un hôpital à côté et une pharmacie en bas de chez soi (3) ». Vous avez la campagne, ne venez pas vous plaindre. Sans métier, ils disent ce qu’ils pensent.
Des « classes dangereuses » aux « foules déchaînées », des « mauvais pauvres » aux « racailles », des « déclassés » aux « cas soss », la conceptualisation du mépris des classes populaires a une longue histoire. Mais, si elle légitime aux yeux des manageurs, et de bien d’autres, leurs entreprises multiples de rééducation et d’encadrement, elle n’est pas sans effets pervers. Elle leur interdit notamment de comprendre les rationalités qui sont au principe des modes de vie populaires. (...)
Pierre Bourdieu n’a cessé de rappeler la nécessité de s’interroger sur les effets symboliques de notre système scolaire. Au lieu de disserter sur de prétendues fractures culturelles opposant les diplômés aux non-diplômés, les travailleurs manuels aux travailleurs non manuels, ou, autrement dit, ceux qui seraient « fermés » à ceux qui seraient « ouverts », ceux qui auraient un esprit critique à ceux qui en seraient dépourvus, les victimes de la mondialisation à ses bénéficiaires, mieux vaudrait prendre en compte ce que provoque cette époque de « scolarisation totale (4) » dans un système scolaire non seulement inégalitaire, mais surtout voué au maintien de l’ordre social.
Quelque effort que puissent faire certains enseignants, le monde de l’école n’épargne pas aujourd’hui les enfants des classes populaires, sommés de se soumettre à l’ordre des légitimités culturelles et renvoyés, à défaut, à leur « misère » morale et culturelle. (...)
On ne mesure vraisemblablement pas à quel point l’« échec scolaire » peut humilier, d’autant que, d’élimination différée ou masquée en relégations échelonnées, il accompagne désormais l’ensemble du parcours. (...)
Le Parti communiste français (PCF), qui, longtemps, était parvenu à dignifier les classes populaires, notamment la classe ouvrière, ne parvient plus à jouer ce rôle. Prises en étau entre une pensée conservatrice fidèle à leur tradition et une gauche convertie à la doxa économique de la droite, les classes populaires ne savent plus à quel saint se vouer.
L’extrême droite fascistoïde feint d’épouser ce ressentiment. L’immigré n’est pas le seul ennemi qu’elle lui offre en pâture. Les enseignants, les « bobos », les « élites » (le mot présente l’intérêt d’être à géométrie variable), les « écolos », les militants syndicalistes sont autant d’ennemis qu’elle cible à travers ses diverses mobilisations. La haine de l’école atteint d’ailleurs des sommets dans les Mémoires de M. Jean-Marie Le Pen (...)
S’il est nécessaire de s’opposer au harcèlement symbolique dont sont victimes les classes populaires en tentant de comprendre les rationalités qui déterminent leurs visions du monde et leurs pratiques, il ne s’agit nullement d’inventer un « peuple » idéal, qui n’existe tout simplement pas. Les classes populaires, comme tant de travaux récents (9) l’ont démontré, sont en pleine reconfiguration et ne forment nullement un bloc homogène. Néanmoins, aujourd’hui comme hier, c’est du travail politique de représentation (10) que résulteront les rapports de forces au sein desquels elles inscriront leur devenir, pour le pire ou pour le meilleur.