Après avoir parcouru la France à pied pendant plus d’un mois, les gardes forestiers de l’ONF veulent créer un large mouvement contre l’industrialisation des forêts. Une première rencontre a lieu aujourd’hui dans la forêt de Tronçais, berceau de la sylviculture, et a débouché sur l’écriture d’un manifeste « Pour la forêt française, notre bien commun ».
Une longue marche contre le silence. La forêt publique et ses défenseurs ne veulent pas se laisser abattre dans l’indifférence. Depuis le 17 septembre, les gardes forestiers de l’ONF, l’Office national des forêts, ont usé leurs souliers. Partis de Mulhouse, Perpignan, Strasbourg ou Valence, ils ont parcouru plus de 300 kilomètres pour rejoindre ce jeudi 25 octobre la forêt de Tronçais, dans l’Allier, qui abrite l’une des plus belles futaies de chênes du pays. L’objectif ? Dénoncer l’industrialisation de la forêt française et la privatisation de l’Office, qui, sous couvert de restructuration, supprime des postes, pousse à la rentabilité et accroît les coupes de bois.
La marche a duré une quarantaine de jours. Sous les couleurs vives de l’automne, juste avant les premiers froids. Elle a rassemblé près de 2.000 personnes qui se sont relayées le long du parcours. Revêtus de chasubles vertes, armés de bâtons de randonnées, les participants ont cheminé à travers les bois, franchi les cols, traversé les villages.(...)
Après avoir battu le pavé à maintes reprises et fait rugir les tronçonneuses dans les rues de la capitale, les gardes forestiers ont tiré un constat. Désappointé. L’écho de leur combat peine à se faire entendre. En 2008, les gardes forestiers étaient plus de 2.500 à manifester sur le champ de Mars, devant la tour Eiffel, avec leurs uniformes, des cornes de brume et une armée d’arbres en carton. Mais rien, pas l’ombre d’une caméra, d’un reporter embusqué ou d’un citoyen engagé. « On était aussi isolés que dans nos forêts, se rappelle un syndicaliste. La grève ne suffit plus. Il faut inventer autre chose pour interpeller la société et nourrir le rapport de force. L’imaginaire syndical doit se renouveler. »
« Il est question de l’avenir des forêts. Notre bien commun à tous. Le filtre de l’eau, de l’air, notre biodiversité »
La marche veut participer à ce nouvel élan. Car la situation est grave. En trente ans, 4 emplois sur 10 ont été supprimés. L’ONF est passé de 15.000 à 9.000 employés. Le pourcentage de fonctionnaires ne cesse de diminuer au profit des contractuels. La privatisation, sans faire l’objet de déclaration officielle, se trame de manière insidieuse. Elle est « rampante ».
Parallèlement, la direction prévoit de prélever en 2020 un million de mètres cubes de bois de plus qu’en 2014. La surexploitation des forêts rime avec celle des hommes. On compte, à l’ONF, une cinquantaine de suicides depuis 15 ans, des dépressions nombreuses, une perte de sens et une démotivation au travail [1].(...)
En parcourant la France à pied, les gardes forestiers ont lancé les prémices d’un mouvement plus vaste contre la marchandisation des forêts. « C’était un pari, reconnaît Philippe Canal. Des associations, des collectifs en lutte mais aussi des élus nous ont rejoints. Plus d’un tiers des marcheurs n’étaient pas employés à l’ONF. »
La convergence ne s’invoque pas. Elle se vit au quotidien et se travaille. Elle s’aiguise. (...)
En interne, dans la profession, nous n’avons plus de lieu pour échanger sur le sens de ce que l’on fait. On a retrouvé ici la convivialité qui nous manquait. On est sorti du bois. »
Le soir, les forestiers étaient hébergés chez des habitants ou dans les salles des fêtes. Conférences, concerts, bal folk ont ponctué le parcours. Le film de François-Xavier Drouet Le Temps des forêts a été projeté à plusieurs reprises. Il dénonce le management néolibéral de la direction de l’ONF. Son mépris et sa violence.(...)
Des dizaines d’articles dans la presse locale ont donné une visibilité au mouvement. Un éclat inédit. Mais aussi une force. « Nous pensons que cette convergence, la solidarité entre citoyens et syndicats inquiète le gouvernement en place. C’est quelque chose d’inhabituel », relate Philippe Canal. En témoignent les patrouilles de gendarmes qui surveillent furtivement la marche. (...)
Ce 25 octobre, les stands, les forums associatifs et les tables rondes ont remplacé les marchands de bois. Les débardeurs à cheval, les 4x4 des investisseurs. « Cette journée se veut comme une grande fête, une déclaration d’amour à la forêt », s’emporte Philippe Canal.
Syndicats et associations environnementales ont cosigné un manifeste « Pour la forêt française, notre bien commun ». Ce texte est l’aboutissement politique de la marche, la construction pas à pas d’un mouvement de défense des forêts. Parmi les signataires, Greenpeace, la LPO, FNE, les Amis de la Terre, le Réseau des alternatives forestières ou Agir pour l’environnement. Ils demandent « la convocation d’un grand débat sur la forêt », et exigent un « droit de regard sur la gestion des forêts publiques ». « Mobilisés, vigilants et unis, nous entendons nous rencontrer régulièrement pour débattre des orientations cruciales de la politique forestière, élargir et amplifier la dynamique enclenchée ce jour », concluent-ils.
Michel Bénard sourit : après un mois de randonnée, il va falloir continuer de marcher.