Dans le sud-ouest de la Bulgarie, les gorges de Kresna hébergent une biodiversité remarquable. Or, un projet autoroutier financé par l’Union européenne menace ce paradis des oiseaux. Les habitants appellent à l’aide.
Quand on entend Stoyan Beshkov affirmer que l’endroit où il se trouve est un paradis des papillons et la plus importante réserve de biosphère de Bulgarie, on peine à le croire. Derrière ce biologiste du Musée national d’histoire naturelle de Sofia, la route E79 gronde sans arrêt du vacarme des bus et des poids lourds qui foncent vers la frontière grecque. Mais, si l’on s’aventure sur les chemins de terre qui s’échappent dans la végétation, la nature reprend ses droits. Nous sommes bien dans les gorges de Kresna, dans le sud-ouest de la Bulgarie. (...)
Les trésors naturels de Kresna, Stoyan Beshkov les a découverts en accompagnant son père herpétologue et depuis son adolescence, il y étudie les lépidoptères. « Je me rappelle la première fois que je suis venu quand j’étais enfant, je n’avais jamais vu autant de tortues, de serpents, de papillons, de platanes d’Orient… L’eau de la Struma était claire et belle. »
« Différents climats se rencontrent ici, le continental et le méditerranéen » (...)
les gorges sont un important couloir de migration pour les oiseaux et les mammifères. Si de nombreuses espèces y laissent déjà leur vie lors de leur traversée de la route, la situation pourrait bientôt s’aggraver. (...)
Car voilà près de vingt ans qu’un projet d’autoroute financé par l’Union européenne agite la région. C’est en effet ici qu’il manque quelques kilomètres d’asphalte pour que le corridor transeuropéen numéro 4, tel que défini par la Commission européenne, soit complet. Celui-ci doit relier Hambourg à Thessalonique. Un investissement que le contribuable européen devrait financer à hauteur de 620 millions d’euros, sur un total de 755. La somme représente des retombées considérables pour l’économie bulgare, la plus pauvre de l’Union européenne. Malgré les recommandations de la Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe, dite Convention de Berne [1], le gouvernement, une coalition droite-extrême droite, a annoncé fin 2017 l’abandon du projet de tunnel de 13 km. L’autoroute sera séparée en deux parties distinctes. L’actuelle route des gorges devrait être élargie pour accueillir le sens Sofia-Thessalonique alors que le sens inverse serait construit à l’est des gorges, aux pieds du Pirin. (...)
« C’est la fin des petits entrepreneurs locaux, bientôt il n’y aura que les grandes boîtes, comme McDo ou Shell »
Ayant constaté le début des travaux, la coalition d’ONG qui s’oppose à la construction de l’autoroute au sein des gorges a relancé la campagne Save Kresna. L’ONG Bankwatch Network dénonce un cas « emblématique d’un projet financé par l’UE qui a bouleversé la biodiversité européenne et les souhaits des communautés locales ». La pétition adressée à la Commission européenne a recueilli plus de 200.000 signatures. Mais il y a urgence. Afin d’accélérer le chantier et de mettre un terme à la bataille judiciaire entourant le projet, le gouvernement bulgare l’a déclaré « d’importance stratégique nationale ». Une mesure qui « restreint les droits civils démocratiques » selon Bankwatch Network. (...)
Dangereux pour cause d’activité sismique ou de radioactivité, coût trop élevé, le gouvernement bulgare a avancé plusieurs arguments pour expliquer l’abandon du tunnel. « La vraie raison pour laquelle ils ne veulent pas du tunnel autoroutier, c’est qu’aucune compagnie bulgare n’est capable d’une telle construction, explique Stoyan Beshkov. Ce type de projet requiert un appel d’offres ouvert aux entreprises étrangères et elles remporteraient le projet à coup sûr, avec l’argent qui va avec. Mais le gouvernement et les entreprises qui lui sont proches ne veulent pas laisser échapper cet argent. » La Commission européenne avait fixé l’échéance pour la réalisation des travaux à 2023. Passé cette date, le projet devra être financé par les contribuables bulgares seuls. (...)
Plusieurs centaines de personnes dépendent du trafic routier actuel et beaucoup redoutent les conséquences que pourrait avoir une autoroute à sens unique dans les gorges. Ils espèrent aussi qu’une solution sera rapidement trouvée : l’actuelle voie rapide est l’une des plus dangereuses du pays et les accidents mortels y sont fréquents. (...)
Des produits locaux naturels, des paysages spectaculaires, une biodiversité exceptionnelle et des gens accueillants, le potentiel « écotouristique » du sud-ouest bulgare est bien réel. La famille de Boris l’a compris en aménageant un petit hôtel au sommet des gorges. Elle emploie quelques habitants du village à moitié en ruine. Comme beaucoup, Boris rêve d’une route touristique dans les gorges afin de revitaliser la région. (...)
Membre de l’Union européenne depuis 2007, la Bulgarie illustre certains échecs de l’intégration européenne. Dernier pays européen au classement 2019 de Reporters sans frontières, le pays est aussi le plus inégalitaire de l’Union, selon Eurostat. (...)
Face à ce tableau très sombre, les Bulgares quittent leur pays en masse, avec de dramatiques conséquences démographiques (...)