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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
« Un palais pour Poutine » : voici la version française
Article mis en ligne le 10 février 2021

Avec plus de 110 millions de vues, ce documentaire réalisé par l’équipe de l’opposant russe Alexeï Navalny est un événement qui menace le règne de Poutine. Mediapart vous propose un sous-titrage en français pour prendre la mesure de la corruption du régime et comprendre la violence de sa réaction.

C’est un document exceptionnel. Par ce qu’il révèle. Et par l’impact énorme qu’il a en Russie, obligeant pour la première fois le Kremlin à faire feu de tout bois pour contenir la vague de protestations que ce documentaire vidéo a provoquée. Un palais pour Poutine n’est pas qu’une enquête people sur la folie de l’argent et du luxe, les extravagances de Vladimir Poutine et d’une poignée d’oligarques.

C’est une bombe politique et le récit très informé d’une vie politique, celle du président russe, commencée il y a plus de 30 ans, lorsqu’il était simple agent du KGB en Allemagne de l’Est. Réalisé durant l’automne par l’équipe d’Alexeï Navalny et de son Fonds de lutte contre la corruption, mis en ligne sur YouTube le 19 janvier, deux jours après le retour et l’arrestation de l’opposant, Un palais pour Poutine a été un déclencheur des deux journées de manifestations qui ont secoué la Russie les 23 et 31 janvier.

C’est pour cette raison que Mediapart vous propose la version intégrale de ce documentaire sous-titré en français. Non pas parce que nous serions pro-Navalny, mais pour que celles et ceux qui nous lisent et nous regardent puissent pleinement comprendre ce qui constitue aujourd’hui un véritable tournant dans le long règne de Vladimir Poutine. (...)

bon nombre des enquêtes publiées ces 20 dernières années sont, de fait, complexes. Décortiquer des schémas de corruption, remonter des cascades de sociétés offshore, expliquer des réseaux d’amitiés et d’affaires, éplucher des bilans de groupes et filiales, tout cela donne souvent des articles arides et techniques qui ne constituent qu’une partie de la photographie d’ensemble. (...)

La force de ce documentaire est de s’adresser à toutes et tous, même si c’est au prix de quelques simplifications. Elle est de rassembler la quasi-totalité des pièces du puzzle. Elle est aussi de briser un tabou : Poutine, ses femmes, ses familles et leur financement. La réalisation soignée, la force des images et la révélation de documents nouveaux expliquent son succès fulgurant. Les premiers temps de sa diffusion, la vidéo a comptabilisé plus de dix millions de vues chaque jour. Elle a aujourd’hui passé le cap des 110 millions de vues.

Même si elle a été beaucoup regardée à l’étranger, une large partie de la population russe (qui est de 145 millions) en a eu connaissance, au moins d’extraits. (...)

Une majorité des spectateurs se dit convaincue de la véracité des informations, à tout le moins de leur crédibilité, un tiers n’y croit pas. Parmi les convaincus, les jeunes sont fortement représentés. Cela signifie que bon nombre de Russes ont compris que ce documentaire ne se résume pas à l’histoire d’un palais pharaonique sur les bords de la mer Noire, à 1,3 milliard de dollars. Il n’est que le point de départ d’un autre récit qui expose comment a été construit un système criminel par une trentaine d’hommes placés dans les lieux stratégiques du pouvoir et des affaires.

Ce récit de la face cachée du régime russe réduit en poussière l’image longuement construite par la propagande d’État et ses médias de masse (...)

Toutes ces images sont aujourd’hui déchirées. Elles le sont d’autant plus que le pouvoir russe a actionné une brigade de tueurs – une équipe secrète du FSB – pour tenter d’éliminer Alexeï Navalny, devenu la principale figure de l’opposition. Ce qui se disait jusqu’alors sans pouvoir être prouvé, au vu de la très longue liste d’opposants et de journalistes assassinés depuis 20 ans, est désormais sur la place publique. La corruption et la violence sont au cœur même de ce régime et non pas dans ses marges lointaines, comme cela pouvait être concédé, par exemple par les diplomaties européennes.

Les manifestations des 23 et 31 janvier dans plus de 100 villes du pays sont le signe d’une prise de conscience, d’un réveil de la société russe. Vladimir Poutine et les siens l’ont bien compris, qui ont déployé une riposte à la mesure de l’enjeu. (...)

Alors que le pouvoir avait jusqu’alors comme stratégie d’ignorer superbement Alexeï Navalny, l’impact de ce documentaire l’a contraint à multiplier les déclarations. (...)

Mais les manifestations des 23 et 31 janvier n’ont pas été seulement de soutien à l’opposant. Un mécontentement beaucoup plus large s’est exprimé

Le risque est d’autant plus sérieux que des élections législatives doivent se tenir en septembre. Jusqu’alors, ce processus était parfaitement sous contrôle : une loi électorale drastique permet d’autoriser ou non candidats et partis à concourir ; la fraude fait le reste. La représentation des oppositions au Parlement est ainsi parfaitement maîtrisée par le pouvoir. (...)

La dénonciation bruyante et efficace de la corruption et de la fraude par Navalny rendra l’exercice beaucoup plus complexe. Et le coup porté à l’image de Poutine risque, à terme, de contrarier ses projets (...)

Ce qui est en jeu, c’est la possibilité pour Poutine, 68 ans, de se représenter encore une fois à la présidence en 2024 pour un, voire deux mandats de six ans. La Constitution vient d’être révisée pour l’y autoriser. Poutine est aujourd’hui la résultante de forces puissantes : défense, services de sécurité, nomenclature politique, oligarques et milieux d’affaires. Son rôle est d’arbitrer entre elles et de les protéger.

Ces forces voudront-elles encore en 2024 d’un président vieilli, usé et devenu impopulaire, au risque d’être emportées avec lui ? Les réponses vont commencer à pointer dans les mois qui viennent.