Dans le marais de Guérande, au sud de la Bretagne, on produit du sel depuis un millénaire. Ce sel, que les paludiers récoltent chaque année par milliers de tonnes, est un peu un miraculé. Dans les années 70, une autoroute menace de noyer la zone sous le béton. La lutte collective contre ce qu’on n’appelait pas encore un « grand projet inutile » a permis de sauver ce coin de nature exceptionnel. Aujourd’hui, 300 paludiers y vivent et y travaillent, préservant un milieu naturel et des savoir-faire exceptionnels. Une partie d’entre eux a choisi de mettre en commun la gestion des récoltes. Reportage.
(...) Réhabiliter une saline exige un savoir-faire d’orfèvre : les bassins – ou œillets – dans lesquels se dépose le sel dessinent un labyrinthe très précis dans lequel l’eau de mer circule au fil de la saison de récolte, de juin à septembre. Séparés par des pontons d’argile, tous montés à la main, ces bassins sont légèrement bombés au milieu, pour accueillir le gros sel une fois l’eau évaporée. La fleur de sel se cueille sur les bords, à la surface de l’eau.
La solidarité comme moyen de survie
Formées par secteurs géographiques, et par affinités, les équipes dites « de chaussage » ont en charge l’entretien des salines, et leur remise en état si nécessaire. Elles sont un rouage essentiel du bon fonctionnement des marais, et assurent aux jeunes qui souhaitent s’installer la possibilité de le faire sur des lieux en friche. Personne n’est payé pour ces travaux de réfection et d’entretien. « C’est de l’entraide pure », dit Tony, paludier depuis 1998. « Quand l’un ou l’une de nous a un souci de santé, on se passe le mot, et on vient faire le boulot de préparation des salines pour la saison. Il est arrivé qu’on se retrouve à 30 sur une saline. Les désaccords que l’on peut avoir les uns avec les autres ne comptent pas dans ces moments là. Il faut faire le boulot ensemble, point. Ce sont des moments très impressionnants. Cette solidarité me plait beaucoup ; elle impressionne souvent les personnes qui nous rendent visite. » (...)
« Il y a eu une alchimie entre les anciens accrochés à leur territoire et des jeunes néo-ruraux, fermement décidés à vivre et travailler dans les marais », raconte Pierre. De nombreux citoyens, venus des villes et campagnes alentours ont participé à la lutte. Des naturalistes ont apporté leur soutien, en insistant sur le caractère remarquable de la biodiversité des marais salants.
20 millions d’euros de chiffre d’affaires, et un bilan carbone très faible (...)
En 1996, vingt ans après son sauvetage, le marais est devenu à la demande du ministère de l’Environnement, un « site classé », c’est-à-dire un lieu dont le caractère exceptionnel justifie une protection de niveau national. Aujourd’hui, 300 paludiers y vivent et y travaillent. Les touristes affluent en nombre, et de partout, pour découvrir cet endroit singulier et le métier de ceux et celles qui récoltent le sel. La coopérative de Guérande, qui réunit 200 paludiers, écoule chaque année 13 000 tonnes de sel et réalise un chiffre d’affaires de 20 millions d’euros. « Tout ça avec de l’argile, des ardoises pour ouvrir et fermer les bassins, du soleil et de l’eau de mer. C’est fabuleux », sourit Pierre. « Et si on ne tient pas compte de la livraison aux clients finaux, le bilan carbone de la production de sel de Guérande est quasi-nul. » (...)
Un exemple de gestion des « communs » ?
Les marais salants de Guérande sont souvent cités comme une référence de « communs », ces biens gérés collectivement comme les « incroyables comestibles », les nappes phréatiques, ou encore ... Wikipédia. Étonnés, certains paludiers soulignent que les marais appartiennent à des propriétaires privés, même si une partie des œillets ont été rachetés par un groupement foncier agricole (GFA) dans les années 1970.
« Ce qui est partagé ici, c’est la participation à construire et protéger une ressource : le sel, et son milieu de production : le marais, détaille Hervé le Crosnier, enseignant chercheur à l’université de Caen, et membre de l’association Vecam [2]. On est donc bien dans les communs. Mais on ne le réalise pas forcément d’emblée. Les communs sont souvent là depuis toujours et on en prend conscience quand ils sont menacés. (...)
Si elle reste dirigée par un conseil d’administration de paludiers, la coop, en grossissant, échappe un peu à ses fondateurs. C’est en tout cas le sentiment de certains professionnels des marais, qui regrettent le côté très « technico-commercial » de la coopérative. Ils craignent que les membres du conseil d’administration se fassent happer par les sirènes du management, du commerce et du marketing. « Quand la direction aligne des chiffres, et manie des concepts économiques et commerciaux que l’on ne maîtrise pas, que dire ? » , soupirent les paludiers, soumis au mêmes dilemmes que certains de leurs collègues paysans, qui ont vu leurs coopératives leur échapper peu à peu. (...)