Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Twitter
Toutes les vigies institutionnelles sont en état d’alerte au sujet des droits & libertés en France
/LDH France
Article mis en ligne le 10 février 2022
dernière modification le 9 février 2022

Entretien avec Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme.

Pierre Tartakowsky : Le terme d’alerte s’impose, effectivement. Ce n’est certes pas d’aujourd’hui que droits et libertés sont à la peine et l’objet de politiques restrictives. Mais ces dernières années ont vu s’opérer une conjonction désastreuse entre une succession d’états d’urgence, une exacerbation continue des inégalités, de plus en plus durement ressenties et des thématiques venant de l’extrême droite mais auxquelles font de plus en plus écho des gestes, propos et décisions de l’exécutif. Par définition, l’état d’urgence assume d’être limitatif des libertés et des droits

. Lorsque cet état est reconduit, jusqu’à se construire en paradigme politique, il débouche sur une situation nouvelle et sans retour à un « avant », quel qu’il soit. Si l’histoire – lointaine et récente – nous apprend une chose, c’est bien que toute remise en cause d’un droit, une fois effective, s’accompagne d’un double effet. D’une part l’effet cliquet et, d’autre part, l’effet de surenchère. Car les solutions sont bien rarement au rendez-vous du répressif ; il faut donc, au bout d’un certain temps, proposer d’aller plus loin, de serrer plus fort, de limiter toujours davantage. Ce cercle vicieux est d’autant plus redoutable qu’il se double de charges idéologiques contre toutes celles et ceux qui n’y souscrivent pas, ne s’inscrivent pas dans sa logique. C’est à ce point précis que s’opposent ceux qui estiment que la liberté – et les droits fondamentaux qui en procèdent –doit prévaloir en tous lieux et tous temps pour que les sociétés élaborent les réponses aux défis qui leur sont posés et ceux qui jugent que liberté et droits sont des variables d’ajustement subordonnés au domaine régalien : sécurité nationale, sécurité intérieure, ordre public, et à l’œil sourcilleux d’un nouvel ordre moral…

C’est de ce marigot politique et social, à la fois croupi et instable qu’émergent les « monstres » gramsciens des phases troubles de mues de l’histoire. S’est ainsi mis en place un « sens commun » dont l’alphabet Orwellien de base est qu’« étranger » signifie « problèmes », » musulman », « terroristes » et « laïcité », « interdits ». Les bases d’une logique de chasse aux sorcières étant installées et légitimée au fil des drames qui ont ensanglanté le pays, autorisent aujourd’hui le président et son exécutif à promouvoir sans complexe une logique de boucs émissaires, avec tous les risques afférents.

De fait, assumer vouloir « emmerder » une partie des Français ou proclamer comme vérité d’évangile que « les devoirs passent avant les droits » remet en cause - frontalement ou de façon oblique – l’égalité comme base du contrat et l’idée même que la société se construit sur et par le droit. Une telle approche ravale l’accès aux droits et l’exercice des libertés au rang de pures contingences ; pire, elle contribue logiquement à la préemption en marche du débat politique par les thématiques anti-égalitaires d’une extrême droite soit classiquement raciste, misogyne et altérophobe, soit complotiste, antisémite et irrationnelle, aucune de ces catégories n’étant d’ailleurs exclusive des autres.

Si un tel contexte ne modifie pas fondamentalement l’agenda de la Ligue des droits de l’Homme, il l’inscrit dans l’urgence il en accroît les difficultés et surtout, obère sa mise en perspective. Il y a en effet un lien étroit entre la volonté de défendre les droits et les libertés, de lutter contre les inégalités et les discriminations, et la perception d’un horizon d’attente politique légitimant la quête d’un mieux-être pour tous et chacun. (...)