Le 26 mars, lors d’une interpellation à Aulnay-sous-Bois, le policier Emmanuel N. a tué un automobiliste, Jean-Paul Benjamin. En recherchant une balle manquant à son chargeur, les enquêteurs ont découvert que le vestiaire du policier avait été vidé, en secret, par ses collègues. Sa conjointe, elle-même technicienne à la police scientifique, s’est également chargée de récupérer ses affaires.
(...) Bien que la camionnette, à ce moment-là, ne présente aucun danger, le policier, positionné sur le côté et à plus de deux mètres, tire sur le conducteur, le blessant mortellement, d’une balle qui l’atteint dans le dos et touche l’aorte (l’artère principale qui vient du cœur) et le foie.
Après avoir prétexté un tir accidentel, cet agent de la BAC a déclaré avoir fait usage de son arme pour défendre sa vie et celle des passants. Mais selon la première exploitation de la vidéosurveillance, les enquêteurs sont catégoriques : « Aucun danger n’est visible au moment précis » du tir.
Lorsque l’IGPN inspecte le chargeur du brigadier Emmanuel N., elle découvre qu’il manque une deuxième munition. Sur la camionnette, la balistique relève l’impact d’une balle, derrière la portière du conducteur et dont l’ogive a été retrouvée dans le corps de la victime. À ce stade, impossible de savoir comment la vitre du conducteur a été brisée. (...)
Aurait-il récupéré la douille d’une deuxième balle ? Interrogé sur ce geste, il dit n’en avoir « aucun souvenir ». (...)
« Ce sont des baqueux, commente auprès de Mediapart un policier qui a lui aussi fait partie d’une BAC. C’est interdit mais il se peut que, dans le vestiaire, il y ait des produits stupéfiants saisis lors d’interpellation ou un poing américain. Il peut y avoir aussi des effets personnels sur sa vie privée que le policier ne veut pas voir saisis par la justice. Ce n’est pas normal de nettoyer ainsi son casier mais ça se fait. »
Au fil des auditions, on découvre ainsi que non seulement les affaires du policier n’ont pas été saisies par les enquêteurs, mais qu’en l’absence de mesure judiciaire prise lors de son hospitalisation, il a pu rencontrer ses collègues, y compris son coéquipier, présent lors de l’interpellation. Autant d’occasions potentielles pour s’accorder sur une version des faits.
Finalement, seule son arme a été placée sous scellés mais là encore dans des conditions très particulières. (...)
Un mineur témoin des faits dit avoir entendu deux coups de feu avant de se rétracter. (...) Le changement de ses déclarations ainsi que la concomitance de son placement en foyer ont interpellé les juges d’instruction, qui l’ont de nouveau entendu. Il déclare que le policier a tiré sur le conducteur et que « la vitre était fermée et elle a cassé quand il a tiré dedans ». « Je suis sûr que la vitre s’est cassée au moment du tir. » Ce qui corroborerait la thèse d’un deuxième tir, l’impact du premier ayant été retrouvé derrière la portière du conducteur, selon l’expertise balistique. Pour autant, il dit de nouveau qu’il n’y aurait eu qu’un tir. « Ce qui m’a fait changer d’avis : ma mère m’a dit qu’elle a entendu un seul coup de feu », explique-t-il, avant de demander si « c’est pour ça qu[’il est] en foyer ». (...)
« Mon souvenir, c’est que [le policier] a tiré qu’une seule fois », répète-t-il, tout en se préoccupant des déclarations du mis en cause : « Qu’est-ce qu’il dit, lui, le policier ? » (...)
Un autre témoin, habitant de Sevran, Wilfried T., aurait également entendu deux tirs. Au volant de sa voiture, à quelques mètres de la camionnette, il a vu le policier courir et faire usage de son arme. Il aurait alors perçu deux détonations. Son témoignage a été versé à l’enquête par les avocats de la famille de Jean-Paul Benjamin.
Contacté par Mediapart, l’avocat de la compagne du défunt, Me Arié Alimi, annonce qu’une plainte va être déposée pour « subornation de témoin », « obstruction à la manifestation de la vérité » et « faux et usage de faux en écriture publique ».