« La France, c’est comme ta mère : elle a plus de règles ». Sous ses allures ironiquement sexiste, cette affichette antifasciste collée sur les murs de Paris en réponse à l’odieuse manifestation du 26 janvier – rassemblant courants d’extrême droite antisémites, catholiques intégristes, collectifs antimusulmans et poujadistes – résume à elle seule l’extraordinaire perte de repères dont témoigne aussi, une semaine plus tard, la mobilisation de familles aux côtés de la « manif pour tous » contre les ABCD de l’égalité à l’école.
Les ABCD de l’égalité dans 600 écoles
Outils expérimentés depuis plusieurs années dans de nombreuses écoles pour discuter avec les élèves des représentations sur les rôles et sur les métiers des filles et des garçons, les ABCD de l’égalité n’avaient jamais été contestés. En représentant des filles qui sont maçons, des garçons qui s’occupent des petits dans les crèches, il s’agit tout simplement avec cet outil de déconstruire, dans le cadre d’une relation pédagogique interactive, les préjugés sur les rôles sociaux et la psychologie des filles et des garçons. Une dizaine d’académies volontaires (Créteil, Rouen, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse, Nancy-Metz, Corse et Guadeloupe) expérimentent ces ABCD dans 600 écoles.
(...) « L’éducation sexuelle prévue en maternelle à la rentrée 2014 avec démonstration et apprentissage de la masturbation dès la crèche ou la halte-garderie » : telle est la teneur du message SMS qu’ont reçu des centaines de familles avant les vacances scolaires d’hiver. Quelle stratégie dissimule cette grossière manipulation de l’extrême droite ? L’école publique est-elle encore en mesure de former les enfants à l’égalité qui fait loi entre les hommes et les femmes, et quelles que soient leurs références sociales et religieuses ? L’analyse de la sociologue Fabienne Messica (...)
Qu’en est-il maintenant d’un apprentissage de la pseudo « théorie » des genres injustement imputé aux ABCD de l’égalité ? Tout d’abord, il n’existe pas de « théorie » des genres ni même d’études qui se fondraient sur l’hypothèse que les sexes sont interchangeables, même si les orientations sexuelles des individus sont variables. L’approche par le genre consiste soit à intégrer le rôle de la condition féminine ou masculine dans l’étude d’un thème ou d’une situation socio-historique, soit encore à faire du genre un objet d’étude pour lui-même. Dans « La page blanche. Genre, esclavage et métissage dans la construction de la trame coloniale (La Réunion, XVIIIe-XIXe siècle) », Myriam Paris analyse ainsi le phénomène du métissage à travers cette approche.
C’est le cas de nombreuses études portant sur le colonialisme ou l’esclavagisme et le genre. Ces études et cette approche constructivistes – elles montrent que des comportements ou des situations sont le résultat de la « construction » d’un rôle social et non de la nature biologique – sont fortement associées au mouvement féministe qui les a inspiré depuis une quarantaine d’années. Elles sont aussi consubstantielles des approches antiracistes et anticolonialistes, voire des approches marxistes.
Genre, origine, classe sociale (...)
Alors, pourquoi une mobilisation, sinon massive du moins notable contre les ABCD de l’égalité ? Pourquoi y ont participé des parents qui, pour certains, ne partagent rien avec le mouvement de la manif pour tous principalement animé par des catholiques conservateurs ou intégristes, des groupes d’extrême-droite et une partie de la droite « copéiste » ? (...)
Au delà de ces aspects et derrière les discours mielleux de la droite et de son extrême à l’égard des familles (toutes, pour une fois !), c’est le rôle de l’école publique qui est mis en question. Éduquer et pas seulement enseigner comme le prétendent les opposants aux ABCD (mais aussi au mariage pour tous/tes) pour qui la transmission de la morale est l’affaire des familles et des religions. Car si dans une démocratie, l’école ne se mêle pas de moralité, en revanche, elle transmet les principes du droit. C’est donc à l’école de former l’enfant à l’égalité qui fait loi entre les hommes et les femmes mais aussi entre tous les hommes et toutes les femmes quels que soient leurs origines.
L’école encore porteuse d’une utopie émancipatrice ?
Malgré la progression des inégalités socio-scolaires, malgré des discriminations y compris religieuses – songeons à la volonté d’empêcher des mamans voilées d’accompagner les sorties scolaires –, l’école est encore porteuse d’une utopie émancipatrice : former des citoyens éclairés, et pas seulement des individus non seulement tous différents aux yeux de ces courants d’extrême droite mais aussi, rappelons-le, tous inégaux. Si l’école doit intégrer la multiplicité culturelle, la multiplicité des histoires familiales et individuelles, elle n’en doit pas moins résister à une vision différentialiste qui soumettrait in fine les élèves à une assignation identitaire. C’est pourquoi, la bataille pour l’école de tous/tes contre sa captation par des groupes de pression et par les classes sociales dominantes n’est pas seulement laïque au sens de non confessionnelle : elle est sociale et politique.