Samedi 21 septembre, le rassemblement de convergence du matin entre Gilets jaunes et mouvement climat a été empêché par les forces de l’ordre. Mais la jonction s’est faite l’après-midi à la marche pour le climat, émaillée de tensions et d’une importante répression policière.
Paris, reportage (...)
« L’expression “fin du monde, fin du mois, même combat” est au cœur de notre logiciel d’analyse. Il n’y aura pas de solution à la crise climatique sans prise en compte de la justice sociale, et pas de solution de la crise sociale sans prise en compte de la crise planétaire. Nous voulions donc créer un point de rencontre, sinon les Gilets jaunes allaient rester à l’est et le mouvement climat et les syndicats à l’ouest », explique Maxime Combes, d’Attac. Las, la demande d’autorisation avait été rejetée par la préfecture de police. Les organisations avaient immédiatement déposé une requête en référé liberté contre cette interdiction de manifester et avaient malgré tout appelé à maintenir le rassemblement.
Message reçu pour Raphaëlle, de Youth for Climate. Habituée des marches et des actions pour le climat, la lycéenne de 16 ans n’avait jamais participé à une manifestation de Gilets jaunes. « Pour moi, climat et social sont indissociables car ce sont les pauvres qui meurent les premiers à cause du changement climatique. D’ailleurs, des Gilets jaunes ont déjà demandé à participer à certaines de nos actions, explique-t-elle en observant d’un œil inquiet les policiers à moto rouler en trombe autour de l’église. C’est assez effrayant de voir que les voltigeurs sont de retour, alors qu’ils sont responsables de la mort de Malik Oussekine. » (...)
Dispersés toute la matinée, Gilets jaunes et manifestants climat finissent par se retrouver — sans toutefois se mélanger — vers 12 h 30 devant l’entrée du jardin du Luxembourg, dans le 6e arrondissement. (...)
Côté mouvement climat, une scène a été installée, où se succèdent les prises de parole. (...)
Boulevard Saint-Michel, la foule commence à s’impatienter. « Tous les Gilets jaunes qui n’ont pas eu l’autorisation de manifester ce matin sont les bienvenus. On n’oppose pas justice sociale et justice climatique, c’est le même combat, lance un militant d’ANV-COP 21 au micro avant de donner le signal de départ de la marche. Par contre, on vous demande de respecter le consensus d’action non violente, pour permettre à l’ensemble des milliers participants de pouvoir être là en famille, avec leurs enfants et les personnes âgées. » (...)
Après le départ des manifestants — plus de 15.000 selon l’agence indépendante Occurrence, 50.000 selon les organisateurs —, un cortège de tête se forme rapidement, composé de Gilets jaunes et d’autonomes. Juste derrière, les têtes d’ONG brandissent une banderole et un portrait d’Emmanuel Macron baladé à l’envers et entraînent les manifestants climat. On marche ensemble en se jaugeant un peu : aux « Siamo tutti antifascisti ! » (Nous sommes tous antifascistes) et aux « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas, nous on est là, pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur » des premiers répondent les « On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat » des seconds. Dans le mouvement climat, l’agacement pointe quand le cortège de tête se met à scander « Tout le monde déteste la police » et « La non violence protège l’État ». « Ici, les différentes personnes ne sont pas d’accord sur les règles du jeu, résume un Gilet jaune venu de la Somme. Et certaines sont OK pour suivre les règles du jeu imposées par le gouvernement. » (...)
Deux cents mètres après le départ, le black bloc passe à l’action et une violente charge des CRS force le cortège à reculer jusqu’à son point de départ, place Edmond-Rostand, dans un épais nuage de gaz lacrymogène. Impossible de s’échapper par les rues latérales, bloquées par les CRS qui forment une gigantesque nasse. Paniqués, des manifestants se réfugient dans la station de RER pour reprendre leur souffle. « C’est ma première marche climat. Je ne m’attendais pas à ça, je pensais qu’on aurait aurait au moins la possibilité de fuir », murmure Carmen, assise sur un siège en plastique du quai, les yeux rougis par le gaz et l’air hagard. Sur la place, Olivier tente de consoler son fils de six ans qui sanglote de peur contre ses jambes. (...)
Dans la foule, l’info, piochée sur Twitter, commence à circuler : Greenpeace appelle les manifestants à quitter la marche s’ils le peuvent au motif que « les conditions d’une marche non violente ne sont pas réunies ». Et dénonce « l’envoi de lacrymogènes sur des manifestants non violents et des familles ». (...)
« Ça fait trente ans que je fais de l’écologie et c’est une catastrophe, s’insurge Vincent. La marche devait être non violente. Je ne voudrais pas faire d’amalgame mais ceux en noir n’ont pas respecté ça. Je suis d’accord pour qu’il existe différents modes d’action mais pas pour qu’ils se mélangent. Là, ça brouille le message et ça gâche l’énergie positive des gens venus manifester pacifiquement. » À côté de lui, Didier, Gilet jaune, se hérisse : « La violence, c’est la passivité face à la violence du gouvernement, qui permet la perpétuation de cette violence. » « C’est vrai que les attitudes passives ne donnent aucun résultat, se calme Vincent. Ce sont de vraies questions, qui heurtent mes valeurs. À quoi ça sert de manifester si ça ne sert à rien ? La dernière victoire que les écolos ont obtenue, c’est l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, parce que des gens déterminés ont défendu leur lieu de vie. Tout ça, c’est du rapport de force. Mais je continue à penser que casser du bien public est contre-productif. » (...)
Finalement, le cortège arrive à destination, parc de Bercy. Un peu avant 18 h, des activistes des différentes organisations climatiques s’asseyent en ligne pour bloquer le pont de Tolbiac et déroulent trois banderoles — « Macron, polluter of the Earth », « Pollueurs, irresponsables, il est temps de payer », « Climat, social, mêmes responsables, même combat » — face à une douzaine de camions de CRS et une double rangée de forces de l’ordre positionnées rue Neuve-Tolbiac. (...)
L’action, qui se déroule sans être empêchée par les CRS, n’arrive pas à dissiper l’amertume de Maxime Combes : « Au prétexte de quelques dégradations de très faible ampleur et alors que personne n’était en danger, les forces de l’ordre ont attaqué la tête de cortège dans une intervention très violente, avec grenades de désencerclement et lacrymogènes. Ils ont bloqué les rues, ne laissant aucune échappatoire. » Pour lui, le gâchis est réel : « Faire jonction ne veut pas dire être d’accord sur tout, mais être ensemble pour réclamer un changement de modèle et de politique économique et climatique. Mais quand on voit que la préfecture a interdit le rassemblement de convergence de ce matin et que les CRS ont balancé des grenades de désencerclement au moindre incident, on peut légitimement se demander si la préfecture et le gouvernement n’avaient pas un intérêt politique manifeste à ce que la jonction ne soit pas visible cet après-midi dans la rue et dans les médias. » (...)
« On est unis face à cette répression. Il ne faut pas que ce qui arrive aujourd’hui nous fasse peur. Les Gilets jaunes sont connus dans le monde entier parce qu’ils portent un message universel de démocratie et de justice. Le mouvement climat il est en train de se réveiller. Il faut qu’on s’organise, qu’on fasse des blocages ; qu’on soit là où l’État ne nous attend pas, qu’on le harcèle, qu’on bloque l’économie. On est capable de le faire ensemble. » (...)