(...) Comme ce récit des évènements depuis mi-décembre en atteste, la situation soudanaise n’a rien d’exotique, on peut même dire qu’elle résonne comme jamais avec ce qui se passe en France depuis 2 mois.
Depuis le vendredi 14 décembre, le peuple soudanais se soulève contre la dictature du Général Omar El-Bashir et son régime islamiste radical. L’élément déclencheur : la pénurie de farine, d’essence et de liquidités, qui s’accompagne d’une chute de la valeur de la monnaie, d’une inflation de plus de 70 % (où le prix du pain a triplé en quelques jours dans plusieurs villes). Mais ce n’est pas l’objet principal de la révolte. La situation économique et politique s’est détériorée ces dernières années : d’un côté, la pauvreté est de plus en plus répandue alors que la bourgeoisie du régime s’enrichit, et d’un autre côté le parlement cherche à modifier la constitution pour permettre à Omar El-Bashir de se présenter aux élections de 2020 après 31 ans d’exercice du pouvoir. La révolte se faisait sentir depuis quelques mois dans le pays. (...)
RÉCIT D’UN DÉBUT DE RÉVOLUTION
Mais cette fois, la colère a éclaté, et pour de bon. Des milliers de personnes ont pris la rue, dans toutes les villes du pays. Le 14, les manifestations étaient encore relativement faibles. Mais le mercredi suivant, dans la ville ouvrière et industrielle d’Atbara, les étudiant-e-s et lycéen-ne-s sont sorties dans la rue et ont débordé la police. Dans la journée, le siège du Parti du Congrès National, celui d’Omar El-Bashir, a été incendié. Tous les policiers ont dû quitter la ville car l’armée s’est rangée au côté du peuple avec le peuple. Les étudiant-e-s et lycéen-ne-s de Khartoum se sont mobilisées de plus belle le lendemain : le jeudi, ils sortent dans la rue, bloquent les universités et certains axes majeurs de la capitale. De même à Qedaref, dans l’est du pays, les manifestations se multiplient. Le mouvement est alors lancé : le vendredi, après la prière (« jumaat alghaddab » : vendredi de la colère), les rues de la capitale et de nombreuses autres villes sont inondées de manifestants. (...)
lendemain, le gouvernement hésite à annuler celui de l’équipe Al Merikh, mais comme cette annulation aurait été une reconnaissance de l’existence du mouvement d’opposition, il préfère remplir le stade de « Kizan » (« hommes qui défendent ou travaillent pour le régime »). De même, à Al-Gezira, province au sud du pays, El-Bashir s’est déplacé pour inaugurer une exposition, et des appels ont été lancés pour manifester dans la ville de Wad Madani (capitale de la province). La veille, des activistes avaient incendié une partie de l’exposition. Cet acte est fortement symbolique car l’exposition a coûté 100 000 dollars, alors que la population de Gezira sombre toujours dans la pauvreté. Plusieurs d’entre eux ont été arrêtés (...)
toutes les villes du pays sont enfin entrées en révolte. Le mardi 25, un appel est lancé par les syndicats et des partis d’opposition pour manifester partout dans le pays, et notamment pour se rassembler au centre de Khartoum et marcher vers le palais présidentiel. Des milliers de personnes sortent dans les rues. Le régime a essayé d’empêcher le rassemblement de se dérouler en bloquant les rues permettant d’accéder au centre et en plaçant des snipers en haut des bâtiments.
Dès que des cortèges se formaient, ils étaient dispersés par du gaz lacrymogène et des tirs à balle réelle, des arrestations en masse, des passages à tabac. (...)
cette journée est un tournant dans le mouvement, d’abord parce que les syndicats sont entrés dans la lutte et ensuite parce qu’il a pris une ampleur telle que beaucoup de gens descendaient dans la rue pour la première fois.
Mercredi et jeudi, seules quelques manifestations se tiennent dans des petites villes et dans les universités. Mais on préparait surtout le vendredi. Le nombre de morts augmentant, ce vendredi a été baptisé le « vendredi des martyrs » (« jumaat al-shouhada »). Ce jour-là, toutes les villes sont en révolte mais les dispositifs de répression empêchent les gens de sortir aussi nombreux que le mardi. Mais ce n’est qu’une préparation pour la manifestation du lundi 31, nouvelle journée appelée par les syndicats et qui réunit à nouveau beaucoup de monde.
LE VISAGE DU MOUVEMENT
Si le mouvement part de problématiques économiques et sociales, c’est avant tout une révolte politique. Le slogan phare, repris par tous les cortèges a été, dès le départ « le peuple veut la chute du régime », ou bien « liberté, paix, justice, la révolution est le choix du peuple ». (...)
le budget de la sécurité est plus élevé que celui de la santé et de l’éducation réunis. Cette politique ne datant pas d’hier, les conséquences sociales sont aujourd’hui lourdes. (...)
Un des traits marquants du début du mouvement, c’est qu’il a démarré essentiellement grâce aux villes de province (notamment au Nord) et non dans la capitale. (...)
Un autre trait marquant, c’est que les différentes franges de la société
(université, lycées, travailleur-euse-s des différents secteurs, habitant-e-s des différentes villes, mais aussi syndicats, organisations non-gouvernementales et différentes classes sociales...) se sont retrouvées ensemble dans la révolte. Les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel en brisant la contre-information produite par les médias, qui cherchaient à étouffer les voix dissidentes. (...)
Facebook, Twitter ou WhatsApp ont permis à la population de se coordonner (...)
Face aux anciennes divisions racistes de la société soudanaises en ethnies, les manifestant-e-s ont tenté de redéfinir les lignes de fracture dans la société : il y a celles et ceux qui sont avec le régime (les Kizan) et celles et ceux qui sont contre le régime (le peuple soudanais). On voit apparaître la volonté de couper avec l’ancien jeu politique mené par le gouvernement, pour redéfinir le champs politique d’une façon nouvelle.
De même, beaucoup de jeunes, hommes et femmes, sont descendues dans la rue, certains et certaines pour la première fois de leur vie, pour exprimer leur colère, dans les villes principales, mais aussi dernièrement dans les villages – et plus seulement les centres urbains. Outre les lycéen-ne-s, beaucoup d’enfants ont manifesté. (...)
LA RÉPRESSION
Face au mouvement, le gouvernement a d’abord été dans le déni, tout en réprimant les manifestations. Face à la fraternisation de nombreuses troupes régulières de l’armée avec le peuple en révolte dans les villes de province (comme Atbara), le régime compte sur la police anti-émeute, sur les milices janjawid (RSF, ceux qui ont fait la guerre au Darfour pour massacrer les populations darfouries), les services de sécurité (NISS), « l’armée populaire » (des Kizan, donc des civils, armés par le gouvernement) et des milices privées engagées par la bourgeoise locale pro-régime.
Lors des manifestations, les déploiements armés sont impressionnants (...)
On compte aujourd’hui une quarantaine de morts dans tout le pays. (...)
On compte par plusieurs centaines le nombre de personnes disparues. Bien souvent, on n’a plus de nouvelles. Les mutilations et les blessures sont incalculables. (...)
SOLIDARITÉ
On ne peut pas prédire comment ce mouvement se terminera, si la révolution sera achevée, si les révoltes seront étouffées ou si un coup d’État viendra mettre un terme à toute protestation. Ce qui est certain cependant, c’est que le pays est secoué par un vent de révolte, qui a déjà comme acquis une solidarité sans précédent. Face aux tentatives de l’État pour détruire la cohésion qui s’est construite dans la lutte, le peuple a affirmé son unité et son soutien sans faille aux victimes du racisme de l’État. (...)
La solidarité est également internationale car les exilé-e-s du monde entier ont manifesté dans presque toutes les capitales occidentales pour soutenir leur concitoyen-ne-s en lutte. Elles et ils demandent l’arrêt de toute collaboration avec le régime de Khartoum.