Deux gardiens de la paix sont visés par une enquête de l’IGPN pour avoir utilisé des gaz lacrymogènes lors de la finale de la Ligue des champions. Mais qui a donné les ordres ? Alors que le Sénat a chargé jeudi le préfet Lallement et dénoncé « l’impréparation des autorités », Mediapart a enquêté sur les hommes qui commandaient le dispositif. Vidéo, sons et témoignages attestent d’un goût immodéré pour la méthode violente.
Ils partagent avec le préfet Lallement la même passion pour la moto et la même conception agressive du maintien de l’ordre. Alexis Marsan et Paul-Antoine Tomi, les deux hommes qui coordonnaient les quelque 7 000 policiers et gendarmes déployés le soir de la finale de la Ligue des champions, « sont connus pour ne pas être les derniers à recourir à la force », euphémise un policier de la préfecture de police (PP).
Si Didier Lallement s’est présenté face aux sénateurs qui ont dénoncé jeudi la « gestion critiquable » de la finale de la Ligue des champions comme le « seul responsable opérationnel de l’ordre et de la sécurité publique sur l’agglomération parisienne », c’est pourtant bien ces deux hommes qui étaient aux manettes dans la « bulle » de commandement du Stade de France ce fameux soir du 28 mai.
Le premier, 49 ans, Alexis Marsan, directeur adjoint la DOPC (direction de l’ordre public et de la circulation de Paris et de la petite couronne), a été à la manœuvre depuis 2018 dans la gestion de la plupart des manifestations dites sensibles, dont certaines sont restées dans les mémoires - à commencer par celle du 1er décembre 2018 lors de laquelle des gilets jaunes avaient saccagé l’Arc de triomphe. (...)
Le deuxième, Paul-Antoine Tomi, 53 ans, commissaire lié au milieu corse qui officiait ce soir-là en tant que chef d’état-major adjoint à la DOPC, a comme lui dirigé la brigade motocycliste de la préfecture de police avant de gravir les échelons malgré un certain passif : la dernière fois que Paul-Antoine Tomi a fait parler de lui, en janvier 2021, c’est pour avoir matraqué à une dizaine de reprises un manifestant tombé au sol lors d’une manifestation contre la loi « sécurité globale », comme l’avait relaté un article de StreetPress.
Mediapart a recueilli les témoignages d’une dizaine de policiers qui les ont côtoyés, et enquêté sur les faits d’armes de ces deux hommes décrits comme « proches ». Le soir de la finale, c’est avec eux que le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin s’est entretenu, dans la salle de commandement déconcentrée qui domine la pelouse, avant de mettre en cause, face au désastre, les prétendus « dizaines de milliers » de supporters de Liverpool munis de faux billets - sachant que seuls 2 589 faux tickets ont été effectivement scannés aux entrées du stade.
Le préfet Didier Lallement, qui avait validé le dispositif aujourd’hui décrié (lire notre article), surveillait de très près depuis la salle de commandement de la « Cité », au sous-sol de la préfecture de police à Paris.
Mais pour comprendre comment on est arrivé à ce fiasco, il faut remonter au cœur du mois de juillet 2018, quand éclate l’affaire Benalla. Plusieurs hauts gradés de la PP sont emportés par le scandale, et s’opère alors un « petit coup d’État » à la DOPC, où la direction est entièrement renouvelée. (...)
Depuis 2018, c’est Alexis Marsan qui dirige d’une main de fer les opérations lors des manifestations les plus sensibles. (...)
« Quand il lance sur les ondes lors d’une manif un peu compliquée “Rentrez-leur dedans !”, vous imaginez ce qui se passe dans la tête du jeune gardien de la paix », expose l’un de ses anciens subalternes.
« Défoncez-moi les gens qui sont à la place du rond-point. »
Alexis Marsan sur les ondes, lors d’un rassemblement de gilets jaunes (...)
« Le préfet Lallement et Marsan se rejoignent sur des pratiques très musclées du maintien de l’ordre », déplore un commandant de police qui a régulièrement participé aux opérations les samedis de rassemblements des gilets jaunes. « On a toujours craint le pire, c’est-à-dire qu’il y ait un mort. Lorsque Lallement est arrivé en 2019 à Paris, il a trouvé son alter ego avec Marsan. Il faut “aller au contact des manifestants”, les “impacter” comme ils le disent, voire les “percuter”. Il suffit de voir le nombre de blessés parmi les gilets jaunes. C’est honteux », ajoute-t-il. (...)
Si ce commandant accepte de témoigner aujourd’hui, en préservant son anonymat, « c’est que les événements du Stade de France ont été la goutte d’eau ». « On doit se préparer aux JO et avant il risque d’y avoir des manifestations à la rentrée. Qu’allons-nous faire ? Gazer, matraquer, mutiler ? », s’interroge-t-il, avant d’égrener les surnoms attribués à Alexis Marsan par ses détracteurs : « le boucher », « l’opportuniste », « le courtisan sans foi ni loi ».
Dans le cadre d’enquêtes sur les violences commises par les policiers lors des manifestations des gilets jaunes, certains magistrats se sont interrogés sur la nature des ordres donnés, sans que cela n’entraîne de poursuites. Pourtant, les retranscriptions de certains échanges radio entre la salle de commandement de la préfecture de police et le terrain mettent en lumière la violence des consignes. (...)
Le nom d’Alexis Marsan revient dans plusieurs affaires, notamment celle concernant les blessures de Gabriel Pontonnier, 21 ans, dont la main a été mutilée par une grenade explosive GLI-F4, le 24 novembre 2018, au cours de l’acte 2 des gilets jaunes en bas des Champs-Élysées. (...)
Le numéro 2 de la DOPC veut « faire mal » et il le fait savoir. Il rappelle ainsi que des véhicules blindés à roues de la gendarmerie (VBRG) seront déployés en nombre et permettront de disperser les manifestants en les aspergeant de gaz lacrymogènes. « On tire de tout » avec ces engins, insiste-t-il. « Les VBRG […] peuvent servir à faire mal. » (...)
« Alors que les voltigeurs avaient été interdits après la mort de Malik Oussekine [en 1986 – ndlr], la préfecture de police décide de les exhumer. C’est une triste nouvelle lorsqu’on est attaché aux valeurs républicaines », déplore un capitaine chargé du maintien de l’ordre. « Lallement avait également expérimenté les BRAV à Bordeaux avant d’arriver à Paris. C’est cela le maintien de l’ordre selon le duo Lallement-Marsan ! »
« On n’est pas là pour gazer des honnêtes citoyens, crever des yeux et arracher des mains, le maintien de l’ordre doit être républicain et au service de la démocratie... Eux, ils font n’importe quoi. »
Un ancien de la préfecture de police (...)
« Oui, vous pouvez y aller franchement, allez-y franchement, n’hésitez pas à percuter ceux qui sont à votre contact, à proximité… Ça fera réfléchir les suivants. » Des ordres qui interrogent sur leur légalité. (...)
En janvier 2021, le commissaire Tomi est identifié, notamment grâce au patch en forme de drapeau corse qui orne une poche de son uniforme, comme l’auteur d’une dizaine de coups de matraque sur un manifestant au sol lors d’une manifestation contre la loi « sécurité globale ». À l’époque, face au tollé suscité par une vidéo vue des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, le préfet Lallement annonce l’ouverture d’une enquête administrative à l’issue de laquelle le commissaire a eu un simple rappel à la règle.
Pire : malgré cette affaire, Paul-Antoine Tomi a été promu au poste stratégique de chef d’état-major adjoint, et c’est à ce titre qu’il pilotait, aux côtés de son acolyte Marsan, les opérations très sensibles du Stade de France. (...)
« Une autre équipe aurait été à la manœuvre au Stade de France, cela ne se serait pas passé de la même façon, sur les choix tactiques et sur le recours à la force », estime un ancien de la DOPC, où règne une certaine inquiétude, à deux ans des Jeux olympiques de Paris. (...)
Certains policiers expriment aussi un profond malaise face à la nouvelle doctrine d’emploi de la force instaurée par le préfet Lallement, devenue une norme (...)