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Rave party de Redon : un mutilé, une nuit d’horreur, les fautes du ministère de l’intérieur, et la justice qui enterre
Article mis en ligne le 23 mai 2022

Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.

À l’issue de l’enquête préliminaire ouverte pour déterminer les origines de la mutilation après les plaintes d’Alban pour « violences volontaires aggravées par personne dépositaire de l’autorité publique (PDAP) » et « non-assistance à personne en danger », le procureur de la République de Rennes, Philippe Astruc, a classé sans suite le dossier, estimant l’infraction « insuffisamment caractérisée ».

Pourtant, les éléments recueillis par la section de recherche de la gendarmerie de Rennes, chargée des investigations, révèlent la disproportion de la force et questionnent sur le bien-fondé d’un tel dispositif face à un rassemblement d’environ un millier de jeunes. En moins de six heures, les gendarmes ont fait usage de plus de 1 700 grenades lacrymogènes, de désencerclement et GM2L, particulièrement dangereuses car mutilantes. Tout cela en pleine nuit, alors même qu’ils manquaient de visibilité, ainsi que l’ont attesté plusieurs d’entre eux au cours de leur audition. (...)
Par ailleurs, l’enquête pointe l’absence de coordination entre les pompiers et les forces de l’ordre, la préfecture n’activant le dispositif de crise, un centre opérationnel départemental (COD), qu’à 4 h 50, soit 5 heures après le début des opérations. Lorsqu’Alban a la main arrachée, plusieurs jeunes appellent les pompiers à l’aide, en vain, ces derniers ne pouvant intervenir sous les tirs des grenades.

Tenus informés de la gravité de la blessure, ni le cabinet du ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, ni le centre de crise placé sous sa tutelle, ni le préfet d’Ille-et-Vilaine Emmanuel Berthier n’ont pris la décision de faire cesser les opérations afin de permettre la prise en charge du blessé. C’est ce que révèlent les retranscriptions des appels téléphoniques des teufeurs et teufeuses aux pompiers, ainsi que des échanges SMS entre les autorités que Mediapart publie. (...)

« En règle générale, on évite d’intervenir la nuit, surtout sur des jeunes souvent alcoolisés, commente auprès de Mediapart un haut gradé de la gendarmerie. Le plus souvent, on attend la fin des rave parties pour verbaliser les participants. »

Consterné, il explique que ce genre d’opération doit être « décidé en cas d’enjeu majeur, de menaces graves sur des sites sensibles », comme une centrale nucléaire ou un ministère par exemple, « contre des personnes représentant un danger ». Mais là, « cette intervention apparaît démesurée. Où est le discernement ? Il faut s’interroger sur les ordres donnés par le préfet et la pression politique exercée ».

Dans son compte-rendu d’intervention, le lieutenant-colonel Vincent de L’Estang du Rusquec, chargé de la conduite des opérations, retranscrit ainsi son ordre de mission : « dissuader l’adversaire de tout rassemblement illicite, notamment ceux à caractère de musique amplifiée ». Après avoir « décelé l’adversaire sur la zone de Redon », les gendarmes doivent « tenir l’hippodrome et interdire ce point à l’adversaire ». Les jeunes venu·es braver l’interdit de faire une fête deviennent ainsi des « adversaires ».

Cette rhétorique guerrière se traduit sur le terrain par l’impossibilité d’engager le moindre dialogue avec les gendarmes, malgré les tentatives de certain·es jeunes, qui, refusant tout affrontement, se sont assis·es en tailleur devant eux, comme le montre une vidéo tournée par le journaliste Clément Lanot. (...)

La situation décrite par les secours est la suivante : « Pas de musique », mais des « bruits récurrents d’explosions », des « détonations », et des « cris », sous une « odeur de lacrymogène », également mentionnée par le sous-préfet lors de son audition.

C’est dans cette « obscurité » et sous les « nuages de gaz lacrymogène » que le lieutenant-colonel autorise ses hommes à tirer des grenades GM2L. Ultime étape avant l’utilisation d’armes létales, ces grenades sont particulièrement dangereuses et susceptibles d’arracher un membre du fait de leur charge pyrotechnique.

Pour justifier pareille mesure, le chef des opérations déclare dans son compte-rendu que ses hommes devaient faire face à des « explosifs ».

Or, les enquêteurs relèvent que rien « ne laisse transparaître l’utilisation au cours de la nuit de mortiers, fusées d’artifice, gros pétards ou autres projectiles à caractère explosif ». Au cours de son audition, l’un des responsables de gendarmerie réfute également l’emploi par les teufeuses et teufeurs d’explosifs, en précisant qu’il ne s’agissait que de « feux d’artifice tout simple, de fumigènes et de quelques pétards ». Des éléments que les gendarmes chargés des investigations se dispenseront de faire figurer dans leurs conclusions. (...)

Les conclusions des experts mandatés par le parquet de Rennes ne laissent pas de doute sur l’origine des blessures d’Alban : ni les fumigènes, ni les pétards utilisés par les teufeurs et les teufeuses ne sont susceptibles d’occasionner de telles blessures. Sa mutilation aurait été causée par « une grenade explosive lacrymogène instantanée GM2L » qu’il aurait ramassée.

Sa dangerosité ne fait pas débat, le ministère de l’intérieur ayant lui-même reconnu, en juin 2020, que cette grenade contient une composition pyrotechnique en grosse quantité et n’est pas moins dangereuse que la grenade GLI F4 (composée d’explosif, le TNT) qu’elle remplace. Les experts le rappellent dans leur rapport. Ils retiennent également qu’elle pose un problème de « manque de précision pour assurer une chute à distance des personnes ».

Par ailleurs, dès décembre 2020, les défaillances techniques de cette grenade, susceptible d’exploser trop tardivement et de blesser ainsi les personnes susceptibles de la ramasser, ont été signalées au ministère de l’intérieur. Ce n’est que le 1er juillet 2021, soit une douzaine de jours après la rave de Redon, que le ministère a décidé, comme nous l’avions révélé, d’en interdire le lancer à la main, limitant son utilisation au lance-grenade.

Les enquêteurs n’ont même pas cherché à savoir qui avait fait usage de ces grenades, le soir des opérations, se contentant du décompte global transmis par chacun des quatre escadrons présents. Pourtant, les gendarmes chargés de tirer et de lancer des grenades doivent être identifiés, selon la procédure d’usage.

En revanche, les comptes bancaires d’Alban ont été scrupuleusement épluchés afin de vérifier s’il n’avait pas acheté de matériel pour confectionner des explosifs. En vain. Aucune charge ou aucun grief n’a été retenu à l’issue de l’enquête contre le jeune homme, venu rejoindre des amis pour faire la fête.

Malgré tous ces éléments, le procureur de la république de Rennes, Philippe Astruc, a estimé que ces violences commises par les forces de l’ordre étaient « insuffisamment caractérisées ».

Il a également enterré toute responsabilité des autorités et a conclu que le préfet de Bretagne et d’Ille-et-Vilaine, Emmanuel Berthier, n’avait donné aucun ordre pour empêcher les pompiers de prendre en charge Alban et les autres teufeurs blessés. Une question de rhétorique certainement, puisque les investigations révèlent que le préfet n’a déclenché la coordination des secours et des gendarmes qu’au petit matin. (...)

Malgré l’absence flagrante de prise en charge d’Alban, faute d’un dispositif sanitaire coordonné, le procureur de la République de Rennes, Philippe Astruc, a classé sans suite, sans avoir auditionné le préfet Emmanuel Berthier, ni même les responsables du centre opérationnel de gestion interministérielle des crises.

Seule sur le terrain des affrontements à avoir aidé des teufeurs blessés durant la nuit, l’association Techno +, reconnue par le ministère de la santé, n’a pas, elle non plus, été entendue dans le cadre de l’enquête.

Alban s’apprête, avec l’aide de son avocat, Stéphane Vallée, à saisir un juge d’instruction.