Peut-être malade. Peut-être alcoolisé ce soir-là. On ne sait pas. Mais ce que je sais, c’est que l’hypothèse de l’alcool est la plus poignante pour moi, ce recours presque indispensable pour les gens de la rue. Pour liquider l’angoisse, le froid, la peur. Si vous trouvez mieux, n’hésitez pas, on vous attend. Quand rien ni personne n’est en face, il y a l’alcool. (...)
Mais on ne sait pas. On ne sait pas du tout et peut-être est-ce choquant de parler de ça. Mais, moi j’y tiens. Parce que cette mort, ce n’est pas de la faute du mort, quelle que soit la raison.
Son cœur n’a plus voulu, pas pu. Pas un battement de plus, tout a failli. Tout ce qu’avec quoi il tenait bon a failli. Le cœur s’est fendu.
On ne sait pas quand il est né. Quel jour c’était. Quand il est parti pour le grand voyage de la survie, on ne sait pas non plus.
On ne sait pas s’il y a une famille là-bas qui attend. Peut-être que déjà elle est prévenue. Peut-être que là-bas, au Soudan (32 degrés samedi 10 mars 2018, à 20 heures, temps clair) il y a ce qui est tombé comme la foudre. Karim est mort, il a échoué, son voyage est ruiné, les espoirs sont ruinés. Karim est mort à Paris, la ville de la tour Eiffel (14 degrés, ciel plutôt dégagé). (...)
Pourquoi est-il mort, ça on sait, il est mort parce que la France n’accueille pas les réfugiés. Parce qu’elle ne leur donne aucune information, aucun point d’appui, aucun accueil, même pas un abri. Que les collectifs et les associations fassent le boulot. Il est mort, parce que pour l’Europe toute entière, il n’est pas tout à fait un homme. Tout ce qu’il a traversé, les grandes épreuves dont nous n’avons même pas conscience, tout est nié. (...)
ce soir, je sais, je sais avec l’absolu du savoir, le savoir pour toujours, pourquoi Primo Levi a appelé son livre essentiel sur la mémoire des camps « si c’est un homme » .
Lire aussi :Karim, réfugié mort dans la rue, le gouvernement est responsable L’histoire de Karim Ibrahim nous rappelle, s’il le fallait, que même pour les exilés qui réussissent, en dépit de la politique offensive du gouvernement contre le droit d’asile, à obtenir le statut de réfugié, le salut n’est pas assuré. (...)