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Marie-Claude Saliceti
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Qui a eu cette idée folle, un jour de vendre l’école ?
Article mis en ligne le 10 septembre 2017

Le journal "Le Monde" a décidé ce week-end de diffuser sur son site le documentaire "Une idée folle" de J. Grumbach et d’en faire une importante publicité. Ce film nous apparaît comme la pièce maîtresse de la communication autour du projet tout à la fois financier, idéologique et politique d’Ashoka, une organisation jusqu’alors bien discrète.

Une idée folle est sorti au début de l’année 2017. Il a immédiatement bénéficié d’une couverture médiatique[1] et institutionnelle impressionnante[2], fruit d’une campagne marketing savamment pensée. Il mérite en lui-même une analyse critique fouillée que certain.e.s mèneront sans doute[3]. Ici, nous nous attacherons plus particulièrement à rappeler les motivations de l’organisation qui l’a impulsé et financé, l’association[4] Ashoka. Les liens entre cette dernière et J. Grumbach sont parfaitement explicités : le film est une commande d’Ashoka, qui l’a financé et produit par la personne de Thomas Blettery, directeur Éducation chez Ashoka France[5]. En ce sens, Une idée folle doit être regardé comme la vitrine publicitaire du discours et des projets d’Ashoka.

Mais Ashoka, c’est quoi ?

Ashoka a en effet une « vision de l’éducation ». Elle souhaite « que l’expérience éducative, dans et en dehors de l’école, permette à chaque enfant qui grandit de devenir un citoyen autonome, créatif et responsable, conscient des défis sociétaux, ayant confiance en sa capacité à transformer positivement le monde dans lequel il vit et en mesure de s’épanouir dans un monde complexe, qui se transforme de plus en plus vite. » Le discours est impeccablement humaniste et difficilement critiquable, à moins de passer pour un esprit chagrin et rétrograde. Le film de J. Grumbach est en l’exacte mise en récit (...)

Le propos est habile et rend de fait toute critique fort périlleuse. Tâchons donc d’être clairs : il ne s’agit pour nous ni de dénoncer frontalement les pédagogies et expérimentations présentées dans le film[7], ni de critiquer des collègues manifestement sincères et investi.e.s, et encore moins de prétendre que l’éducation doive se faire dans un cadre fermé et malveillant…

Un discours creux et pourtant prétentieux

Soyons francs cependant, le discours d’Ashoka sonne souvent creux. Anglicismes gratuits (changemakers, fellows,…), formules magiques répétées comme des mantras ou plutôt comme des slogans (« bienveillance et exigence », « bâtir une école de la confiance », « construire l’école du XXIe siècle »), considérations vagues (« on est dans un monde qui change extrêmement vite et dans lequel il y a plein de défis individuels et globaux »), affirmations péremptoires et non-sourcées (« la plupart des jeunes qui sortent de l’école aujourd’hui vont faire un métier qui n’existe pas à l’heure où on se parle »), absurdes (« en faisant coopérer les enfants, nous lutterons contre le réchauffement climatique »), voire inquiétantes (« l’école doit s’adapter à la folie du monde »)[8]. La liste est interminable de ce qui s’apparente plus à des éléments de langage communicationnels qu’à ceux d’une véritable pensée.

Ce vide s’accompagne d’une immense prétention à vouloir « changer le monde », en résolvant les problèmes de la guerre, de la pollution, des maladies, de la pauvreté, en construisant une société plus juste et plus égalitaire, et en révolutionnant le système éducatif. En effet, malgré un certain nombre de précautions oratoires, le fond du propos d’Ashoka, sur son site internet, sur les réseaux sociaux, comme dans le film Une idée folle, se fonde sur une pseudo-évidence : l’école française est en crise, mais quelques individus et collectifs d’exception, repérés et soutenus par Ashoka, sont là pour la sauver, pour la faire entrer dans le XXIe siècle[9].

Des intérêts puissants

Ne nous y trompons pas, ce discours n’est pas celui de grands idéalistes, de naïfs ou d’illuminés. Il sert des intérêts puissants, il maquille la stratégie et les objectifs d’Ashoka.

Ashoka en effet, c’est de l’argent, beaucoup d’argent : un budget annuel de 42 millions de dollars, dont 2 millions pour la seule France[10]. Il faut dire que les « partenaires » d’Ashoka sont pour le moins fortunés : American Express, Capgemini, Cartier, EDF, Bettencourt, Mc Kinsey, Rothschild, Veolia, etc.[11] Face à cette liste, on en vient à douter légitimement de la volonté de l’association de vouloir « changer le monde » pour le rendre « plus juste, moins inégalitaire ». (...)

Objectif : les entreprises doivent prendre le contrôle de l’école

Pour éclairer les intentions d’Ashoka, il faut rappeler que cette association a été fondée par un certain Bill Drayton, dont on peut lire une rapide hagiographie sur le site de L’Express[16]. On y apprend qu’il a travaillé pour McKinsey, l’un des géants états-uniens prospérant sur le grand marché mondial de l’éducation[17]. On y voit qu’il a aussi travaillé pour le gouvernement Carter. Comme le dit avec emphase une fellow d’Ashoka, c’est dans cette immixtion du public et du privé que se trouve le projet d’Ashoka[18].

Nous sommes en effet là au cœur de la pensée profonde, de la stratégie et des objectifs d’Ashoka : abattre les frontières entre le privé et le public. Ainsi, dans le film de Judith Grumbach, la caméra et la parole passent sans transition d’un établissement public à une école privée – sous contrat ou hors contrat. La confusion est si totale qu’elle permet à la directrice d’une école où la scolarité annuelle est supérieure à 7 000 € de déplorer que l’Éducation nationale pratique « une exclusion massive » des élèves les plus fragiles[19] ! De même, la conclusion lénifiante du documentaire prétend que, privées ou publiques, toutes les écoles présentées dans Une idée folle partagent le même projet d’une société plus juste et égalitaire. L’imposture est monumentale mais le documentaire n’en dit évidemment rien. Il n’en dit rien car elle sert l’objectif d’Ashoka : le privé est appelé à remplir la mission du public, l’éducation doit se « libéraliser » tout comme la santé, les télécoms ou encore l’énergie avant elle.

Nous comprenons mieux alors ce qu’est un « entrepreneur social » : l’équivalent d’un « plan de sauvegarde de l’emploi », une imposture. (...)

Pour Ashoka les entrepreneurs sauveront le monde, à condition qu’on les laisse faire, à condition que tout devienne entreprise, services publics comme ONG[20], à condition que tout devienne marchandise, et notamment l’éducation. A ce propos le film de J. Grumbach nous montre ici un travers inquiétant chez Ashoka. Dès la maternelle, les enfants sont exposés à l’idéologie de l’organisation, on les voit dessiner et on les entend répéter ses éléments de langage. F. Taddei lui-même finit par lancer que chaque élève doit être un « acteur du changement », projetant sur les enfants le fantasme de l’entrepreneuriat universel défendu par Ashoka.

On ne peut dès lors que s’inquiéter du soutien institutionnel manifeste et durable dont bénéficie Ashoka. (...)

ette organisation n’est qu’un des acteurs d’un jeu immense, où l’on retrouve les GAFAM[24] et toute une myriade de startups se pressant aux portes d’un marché de l’éducation en pleine ouverture, et dont l’ampleur et la gravité sont dramatiquement sous-estimées.

Lire aussi : OCDE ... Entreprise de démolition préméditée

(...) "Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des
investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne
comportent pas de risque politique.

Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse.

On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. (...)" cahier_OCDE_No13_191 9068-2 paru en 1996