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Marie-Claude Saliceti
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Reporterre
Près d’Orléans, les citoyens défendent la forêt contre les bulldozers
Article mis en ligne le 13 novembre 2019
dernière modification le 12 novembre 2019

Dans le Loiret, les opposants au pont de Jargeau, un projet de déviation de la RD921 par un pont au-dessus de la Loire, luttent désormais sur trois tableaux : politique, associatif et juridique. L’enjeu : empêcher la destruction d’une forêt et permettre des alternatives.

C’est une trouée dans la forêt. Une ligne droite qui traverse tout le bois de Latingy jusqu’à la Loire et qui se prolonge sur l’autre rive du fleuve. Une travée d’arbres coupés, de souches retournées les racines en l’air, de petites branches mortes au sol et de fougères rases. Désormais, on visualise clairement le tracé de ce projet de déviation de la RD921, qui passerait à travers plusieurs bois de la commune de Mardié, dans le Loiret, et via un pont au-dessus de la Loire.

Depuis le défrichement du bois de Latingy, du 11 au 24 septembre dernier, les travaux n’ont pas avancé et le Conseil départemental du Loiret a commis ce qui ressemble bien à une bourde. Le 21 octobre, des foreuses géotechniques des groupes Eurovia et Fondasol ont été dépêchées sur place. Elles avaient pour mission de sonder le sol au bord de la Loire pour vérifier que la construction des piles de soutènement du pont serait bien possible. Pas de chance pour le Conseil départemental : de fortes pluies se sont mises à tomber et ont fait monter le niveau du fleuve royal tout au long de la semaine. Le 27, le chantier géotechnique s’est retrouvé sous l’eau et les machines ont dû battre en retraite. (...)

« Ils font tout dans la précipitation, analyse Nans, l’un des opposants au projet. Ils veulent mettre les riverains devant le fait accompli. C’est pour ça qu’ils ont commencé par ce défrichement spectaculaire du bois de Latingy mi-septembre : aller vite pour qu’il n’y ait pas de retour en arrière possible. »

Ce qui presse ainsi le Conseil départemental, c’est que la stratégie des opposants au pont de Jargeau commence à porter ses fruits. Ces derniers l’ont compris : pour gagner cette course contre la montre, il faut faire du dossier un enjeu national, et donc convier de grands partis politiques sur place. Le 25 septembre dernier, c’est Europe Écologie-Les Verts, sous les traits de ses deux porte-paroles, qui a fait le déplacement. Un mois plus tard, le 20 octobre, c’était au tour de La France insoumise. (...)

« Le but du jeu est d’impliquer des gens de partout en France, et pas seulement de Mardié, Jargeau ou Saint-Denis-de-l’Hôtel, qui s’intéressent à notre lutte parce que ça se passe à côté de chez eux. On veut montrer que ce pont fait partie d’un système plus global et que, en fait, c’est contre ce système, contre le pont et son monde qu’on se bat. » La politique est le premier des trois terrains sur lesquels luttent désormais les opposants au pont de Jargeau, deux mois après leur Village de la Loire, qui les a fait connaître aux yeux du public.
« Si on se souciait vraiment du bien-être des Gergoliens, il y aurait bien d’autres investissements à faire » (...)

Par exemple, un rond-point à la sortie du pont pour éviter toutes ces priorités à droite, qui causent les bouchons. Aussi une passerelle pour les piétons et les cyclistes. Et puis, plus largement, favoriser le rail. Il y avait ce projet de train Châteauneuf-Orléans par exemple, on n’en entend plus parler. »

À une échelle plus locale, le deuxième niveau de la lutte contre le pont de Jargeau s’organise. « On est en train de monter une coordination d’associations, explique Nans. (...)

« Il pourrait y avoir une nébuleuse de 200 associations, autour d’un noyau d’une dizaine d’entre elles », estime Nans. Leur rôle ? Organiser des réunions publiques avec les riverains, pour leur permettre d’entendre les arguments des opposants et de débattre avec eux. Également, planifier des actions pour faire entendre la voix des anti-pont. (...)

Dernier terrain de la lutte des opposants au pont de Jargeau : la justice. Avec l’aide de maître Samuel Delalande, plusieurs recours ont été déposés contre le projet. Parmi ceux en cours de jugement, celui sur la dérogation à la protection des espèces et des habitats, demandée par le Conseil départemental pour lancer le chantier. Ce type de dérogation permet de mener un projet d’aménagement en faisant une entorse aux réglementations qui protègent la faune et la flore. Utile pour construire une route départementale sur un site classé Natura 2000, où vit le balbuzard pêcheur, un rapace protégé, mais aussi dix espèces de chauves-souris et des plantes rares.
Un risque « possible, voire probable » d’effondrement du futur pont (...)

Problème de toutes ces démarches : la lenteur de la justice. « Le temps juridique n’est pas le temps des machines », déplore Alan. Les opposants ont bien tenté de déposer un référé, une procédure d’urgence qui aurait permis de suspendre les travaux. Mais le tribunal administratif d’Orléans en a décidé autrement le vendredi 6 septembre. Une décision qui a permis le défrichement du bois de Latingy, moins d’une semaine plus tard.