Au premier tour des élections présidentielles 2017, 41% des ouvriers qui ont voté l’ont fait pour Marine Le Pen, malgré les politiques anti-sociales menées par les élus du Front national, localement ou au Parlement européen. Au second tour, plus de la moitié d’entre eux ont encore choisi le FN, bien plus que l’ensemble des Français. Ceux et celles qui sont membres d’une organisation syndicale, ou qui s’en sentent proches, sont beaucoup moins perméables aux discours du FN que leurs collègues : seuls 13% d’entre eux ont voté pour Marine Le Pen au premier tour. Pour Dominique Andolfatto, professeur de science politique à l’université de Bourgogne Franche-Comté, et spécialiste du monde syndical, les organisations syndicales, malgré leur affaiblissement et leur professionnalisation qui les éloigne de la base, ont un rôle à jouer pour lutter contre le radicalisme du FN à condition qu’elles renouent avec le travail de terrain. Entretien.
(...) Le vote FN est particulièrement important dans les anciens bastions ouvriers en crise, du fait notamment de la désindustrialisation et de la globalisation. Une récente étude de l’Ifop a montré que ce sont les ouvriers les moins qualifiés et les plus jeunes – qui n’ont pas connu le Parti communiste ou le syndicalisme de la grande époque – qui votent le plus en faveur du FN [3]. Il y a chez eux une adhésion à certaines thèses du FN – notamment le rejet de l’étranger, de l’Europe actuelle ou de la mondialisation – mais aussi l’expression d’une colère et d’un désarroi qui ne sont plus médiatisés – ou pas suffisamment – par les organisations ouvrières traditionnelles, celles-ci s’étant effondrées ou professionnalisées.
Le FN compte-t-il sur les ouvriers pour constituer sa principale base politique ?
Non, mais il compte sur eux pour constituer une solide assise électorale (...)
les sympathisant des syndicats ont surtout privilégié Jean-Luc Mélenchon et – cela étonnera peut être – Emmanuel Macron. Les deux candidats ont recueilli des soutiens comparables de la part de ces sympathisants, respectivement 28% et 27% des suffrages exprimés. Le fait de militer dans un syndicat, ou d’être proche d’un syndicat, préserve manifestement d’une organisation dont les thèses sociales restent pour le moins discutables, troubles ou insincères. En outre, historiquement et sauf à de rares exceptions, les syndicats sont proches de formations plus classiques, de gauche ou de centre droit, mais pas de l’extrême droite ou de formations populistes.
Le FN tente-il de faire de l’entrisme au sein des centrales syndicales ?
Cette stratégie n’est plus vraiment de mise. Elle peut encore exister de façon très souterraine et on observe effectivement quelques réseaux de militants syndiqués proches du FN – notamment un « cercle des travailleurs syndiqués ». Mais ceux-ci restent faibles, d’autant plus que plusieurs confédérations excluent systématiquement tout membre dont l’adhésion au FN serait révélée. Le FN a lancé aussi quelques collectifs de salariés ou fonctionnaires – des sortes de forums d’échange, de laboratoire d’idées ou de simples relais des thèmes frontistes – mais il développe surtout une stratégie d’influence. Il privilégie un certain discours social, un certain radicalisme ou manichéisme. Il joue également sur les émotions et ne cherche pas à s’encombrer de structures organisationnelles ou militantes. Et de manière étonnante, cela fonctionne.
Pour contrer cette stratégie, que peuvent faire les syndicats ?
Les syndicalistes devraient essayer d’entendre la plainte des milieux populaires votant en faveur du FN. Il ne suffit pas de dénoncer, de condamner, ou d’exclure ceux qui révéleraient leur proximité sinon leur adhésion au FN. Pour s’attaquer aux causes de fond du vote FN, il faut développer tout un travail idéologique et pédagogique expliquant concrètement pourquoi ces milieux se trompent en se tournant vers le FN. C’est un travail de fond et donc de terrain, un travail inlassable et difficile. On pourrait parler de syndicalisme de terrain – et de proximité – par opposition à un syndicalisme professionnel ou d’appareil.
Il s’agit de restaurer du lien social, sinon de la convivialité ce que les syndicats – comme d’ailleurs les partis – souvent institutionnalisés peinent à faire. (...)