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Reporterre
Planification écologique, l’imposture Macron
Article mis en ligne le 13 mai 2022

La planification écologique s’est imposée dans le paysage politique jusqu’à Emmanuel Macron, qui se l’est appropriée dans l’entre-deux-tours de la présidentielle. Retour sur un concept clé qui pousse aussi l’écologie politique à réinterroger son rapport à l’État.

Ce n’est plus qu’une question de temps. Emmanuel Macron devrait nommer sous peu son ou sa Première ministre. D’après l’Élysée, il ou elle se verra « chargée de la planification écologique » : une formule soustraite à son adversaire de gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui en a fait un étendard depuis plus d’une décennie. (...)

Investi officiellement samedi 7 mai, Emmanuel Macron a de nouveau insisté sur sa volonté de « planifier » en faisant « le serment à la jeunesse de léguer une planète plus vivable ». (...)

« C’est une victoire idéologique pour la France insoumise, clame Martine Billard. Emmanuel Macron est rattrapé par la réalité. Face à la gravité du réchauffement climatique, il n’a plus d’autre choix », dit-elle à Reporterre. (...)

La planification est plus qu’une méthode : il s’agit d’éclairer l’avenir, de se donner des objectifs chiffrés à tenir et d’organiser avec les territoires la transition écologique dans tous les secteurs : énergie, finance, aménagement du territoire, agriculture, etc. (...)

Dès la création du parti de gauche — l’ancêtre de la France insoumise — fin 2008, Jean-Luc Mélenchon a fait de la planification l’un des principaux marqueurs de son mouvement, une synthèse entre la pensée de Jaurès et celle de l’écologie politique (...)

La formule était loin de faire consensus. Chez les écolos, on se déchirait (...)
« Historiquement, les plans, ce n’est pas trop notre truc », concède, aussi, Alain Coulombel, actuel porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts. (...)

Il faut dire que la planification n’a pas toujours été écolo. Né en 1946, sous l’impulsion du général de Gaulle, le commissariat général du Plan avait pour objectif de reconstruire l’économie française dévastée par la Seconde Guerre mondiale. « Il s’est inscrit dans la logique des Trente Glorieuses, marquée par la recherche d’une croissance rapide, décrit le chercheur Dominique Plihon dans une note d’Attac. Les différents plans successifs étaient imprégnés d’une idéologie productiviste et colbertiste. Ses directives se sont imposées aux territoires depuis Paris. » Avec à la clé de grands projets écocides (...)

au tournant des années 2000, la planification verte est apparue de plus en plus comme une nécessité. Face à l’absence de politique de long terme et l’inertie des pouvoirs publics.

« Organiser la décroissance de l’utilisation des ressources naturelles » (...)

Outre-Atlantique, l’idée fait aussi son chemin, à l’aune des programmes de Bernie Sanders et de l’aile gauche du Parti démocrate. Dans l’un de ses derniers livres — Plan B pour la planète : le New Deal vert (Actes Sud, 2019) — Naomi Klein observe que toute réaction sérieuse face à la menace climatique se devrait de « retrouver la maîtrise d’un art vilipendé au cours de ces décennies de libéralisme acharné : l’art de la planification ». Cela inclut, à ses yeux, une planification industrielle, un plan d’occupation des sols, un plan agricole, un plan d’emploi pour les travailleurs dont les occupations seraient rendues obsolètes par la transition, etc. « Il s’agit donc de réapprendre à planifier nos économies en fonction de nos priorités collectives et non plus des critères de rentabilité », écrit-elle.

La bataille culturelle était cependant loin d’être gagnée. (...)

La pandémie de Covid-19 est venue rebattre les cartes. La planification a réussi à s’imposer, même de l’autre côté de l’échiquier politique. (...)

Et dans l’entre-deux-tours, le chef de l’État s’appropriait l’idée de planification écologique. Une manière comme une autre d’envoyer un signal à l’électorat de Jean-Luc Mélenchon.
« Le président de la République tente de rallumer la flamme »

Depuis tout s’accélère. Dimanche 8 mai, France Stratégie, un service rattaché à Matignon descendant direct du commissariat général au Plan, a publié un épais rapport dans lequel les auteurs proposent une réorganisation en profondeur des rouages de l’État, avec la création d’un« secrétariat général aux Soutenabilités » sous le giron du Premier ministre, qui serait chargé d’« orchestrer » la transition écologique, en exerçant des missions de prospective, d’expertise et de concertation.

Emmanuel Macron a en partie repris cette idée. (...)

À gauche, on regarde cette appropriation sémantique avec méfiance. « Emmanuel Macron est un avion renifleur. Il saisit au passage ce qui peut lui permettre d’avoir une majorité aux législatives mais, en réalité, il n’a aucune colonne vertébrale écologique », juge Noël Mamère.

« Le président de la République teste des produits d’appel pour pouvoir vendre un second quinquennat plus vert que le premier et retrouver la flamme de la campagne de 2017, où il se présentait comme un champion de la Terre », constate aussi Cyrille Cormier, l’auteur du livre Climat, la démission permanente (Utopia, 2020).

Au sein de la majorité présidentielle, la planification écologique est vue comme une nouvelle recette miracle qui accélérerait soudainement la transition. (...)

« Mais de quoi manquait réellement Emmanuel Macron dans le quinquennat précédent ? Qu’est-ce qui a conduit à son inaction climatique ? Est-ce la mécanique de l’État, le blocage des hauts fonctionnaires, l’absence de méthode ou le manque de volonté du chef de l’État lui-même », s’interroge Cyrille Cormier.

Depuis quelques jours, dans les médias, on entend une drôle de musique. François de Rugy et Barbara Pompili expliquent que l’absence de planification écologique serait la cause des difficultés qu’ils ont rencontrées au ministère de la Transition écologique lors du mandat précédent. En creux, ils rejettent la faute sur la lourdeur d’un processus, intrinsèque à la mégastructure étatique. L’absence de planification écologique sert d’alibi à leur échec.
« Leur planification et la nôtre »

Pour la gauche, il est urgent de mener un travail de clarification. « Notre planification n’est pas la leur, estime Martine Billard, qui alerte sur le risque d’un dévoiement technocratique. À notre sens, la planification n’est pas simplement une refonte de l’architecture gouvernementale, c’est une nouvelle vision, un imaginaire révolutionnaire de l’action politique. »

Plusieurs éléments devront être étudiés dans les prochains temps pour mesurer le degré d’esbroufe de la proposition d’Emmanuel Macron. Le caractère contraignant des objectifs fixés par la planification en est un. Plusieurs observateurs interrogés par Reporterre ont également peur que cette planification écologique ne serve finalement de mesure dilatoire pour déplacer les problèmes dans le temps et fixer des objectifs sur le long terme alors qu’au même moment, le gouvernement réduit les aides à la rénovation thermique et subventionne, par exemple, le pétrole à la pompe. (...)

Autre problématique : le nucléaire. La planification écologique voulue par le président de la République risque surtout d’être utilisée dans le cadre de la construction de nouveaux EPR et ainsi de faire ressurgir le spectre des anciens plans des années 1970 et 1980, décrétés par le haut et de manière autoritaire. L’inverse de ce que préconisaient les fondateurs de la planification écologique, qui voyaient dans cet outil un moyen de stimuler la démocratie locale, d’établir les besoins et les objectifs à l’échelle des territoires.