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Making-of AFP
Mort pour une tôle
Fanny Carrier Adjointe au directeur du bureau de l’AFP à Rome
Article mis en ligne le 1er juillet 2018

San Ferdinando, Calabre (Italie) — « Une cohabitation tendue, et puis un mort ». C’est un monde à part que celui des migrants africains, devenus ouvriers agricoles, dans le sud de l’Italie. Un monde avec ses règles et ses dangers, ses différents squats et ses camps, que je découvre en allant voir comment ils perçoivent l’arrivée du chef de l’extrême droite italienne, Matteo Salvini, au ministère de l’Intérieur.

bienvenue sur le territoire de San Ferdinando, commune sans le sou déjà dissoute plusieurs fois pour infiltrations mafieuses, en plein fief de la puissante Ndrangheta, la mafia calabraise.(...)

Ici, un Malien de 29 ans, Soumaila Sacko, a été tué au soir du 2 juin, alors qu’il fouillait avec deux compatriotes une usine désaffectée depuis 10 ans, à la recherche de tôles. La police a arrêté un proche d’un propriétaire de l’endroit, mais pour les compagnons de Soumaila, le premier responsable est Matteo Salvini et son slogan "Les Italiens d’abord".

Quelques heures avant le meurtre, il avait donné le ton : "Le bon temps pour les clandestins est fini, préparez-vous à faire les valises".(...)

Même si plus de 90% d’entre eux sont en situation régulière, -détenteurs d’un titre de séjour ou avec une demande d’asile en cours-, les ouvriers agricoles africains qui s’entassent dans la vieille "tendopoli" (ville de tentes) de San Fernandino, au milieu d’une zone industrielle en décrépitude, ont pris l’attaque de front.

Quand j’arrive le 4 juin, la tension est vive. Je suis venue seule, sans photographe ni vidéaste. Si les conditions le permettent, nous reviendrons le lendemain faire des images.(...)

Ce qui frappe d’abord, c’est la puanteur. Les alentours sont jonchés d’ordures, la route porte les traces de pneus brûlés. Il n’y a ni sanitaires dignes de ce nom ni eau courante. L’électricité est récupérée via un périlleux bricolage sur une ligne voisine(...)

Les migrants vivent dans de vieilles tentes héritées d’un premier camp érigé par les autorités et recouvertes de bâches en plastique. Ils dorment sur des matelas ou des nattes à même le sol. Plus récemment, ils ont commencé à installer des cabanons en tôles, celles que cherchait Soumaila, parce qu’elles sont moins dangereuses en cas d’incendie.(...)

Une grande partie du camp porte les stigmates de nombreux incendies, provoqués par les réchauds à gaz mais aussi par des actes de malveillance, qu’ils viennent de l’extérieur du camp ou de conflit internes. Le dernier en date, fin janvier, a tué une jeune Nigériane.

Parce qu’il y a aussi des femmes, piégées dans un enfer tout particulier. Sobrement, Mamadou me fait comprendre que leur quartier est inapprochable. Celles que je vois sont très maquillées et peu vêtues. Aucune ne croisera mon regard. La passe coûte 5 euros en basse saison.(...)

Ces hommes viennent d’Afrique de l’Ouest, ils parlent français ou anglais et beaucoup sont ici depuis suffisamment longtemps pour se débrouiller en italien.

Mais les rares à ne pas m’éviter ne sont visiblement pas dans leur assiette. Alcool ou drogue ?

Plus probablement des troubles psychologiques liés aux traumatismes du déracinement, de la traversée du désert, de l’enfer libyen, de la Méditerranée et enfin de ces conditions de vie sordides.(...)

En pleine saison, ils sont entre 3 et 4.000 à travailler dans la plaine de Gioia Tauro. Près des trois-quarts d’entre eux n’ont pas de contrat de travail et pratiquement aucun ne reçoit de fiche de paie. Ils sont en général rémunérés à la caisse : 50 centimes pour les oranges, un euro pour les mandarines. La majorité parvient à gagner 3 ou 4 euros de l’heure. Seuls les plus habiles s’approchent du salaire minimum établi dans l’agriculture italienne à 48 euros net par journée de travail.(...)

D’autant qu’une part de la paie va aux "caporali", ces intermédiaires souvent liés aux clans mafieux, qui mettent en contact exploitants et ouvriers et assurent le transport jusqu’aux vergers. Certains des migrants ont réussi à acheter une voiture pour prendre leur place.(...)

Dès l’arrivée des premiers ouvriers agricoles africains à la fin des années 1990, la cohabitation a été tendue. En janvier 2010, une révolte a même éclaté quand des tirs de carabine ont visé trois migrants. Des centaines d’entre eux ont alors convergé vers Rosarno, la petite ville voisine, pour crier leur colère. Bilan : 67 blessés dans des affrontements avec les forces de l’ordre et des opérations de représailles anti-migrants.(...)

Depuis, les autorités veillent. Des voitures de polices et un camion de pompiers sont stationnés en permanence près du camp de San Ferdinando. (...)

"Les gens d’ici se sont habitués à l’horreur", raconte Gaetano Rosarno, le maître des lieux, qui gère aussi une exploitation de kiwis et raconte avoir toujours eu du mal à trouver de la main-d’œuvre avant l’arrivée des Africains.

Le lendemain matin, je retourne au camp. Notre vidéaste n’a pas pu me rejoindre, et plutôt que de faire venir l’un de nos photographes, nous avons choisi de nous en remettre à un journaliste local que j’ai rencontré le premier jour. Connu dans le camp, il sait quand sortir ou pas son appareil photo.(...)

Pendant trois jours, le nouveau gouvernement a gardé le silence sur le meurtre de Soumaila Sacko, à l’exception d’un tweet ironique de Matteo Salvini, qui a partagé un article sur l’affaire avec le hashtag #lafauteàSalvini.

Mais alors que je repartais vers Rome, Giuseppe Conte, le nouveau chef du gouvernement, a pris le temps de rendre hommage au jeune homme dans le cadre solennel de son discours de politique générale devant le Sénat. Pendant que ses amis pleuraient au milieu des ordures, Soumaila a eu droit à une "standing ovation" de l’ensemble des sénateurs.