Couple à la ville et au travail, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont désormais sociologues honoraires du CNRS. Officiellement à la retraite depuis 2007, c’est pourtant depuis cette époque que leurs travaux ont gagné en notoriété.
La Marseillaise : Avec Emmanuel Macron, la violence des riches est-elle toujours plus décomplexée ?
Monique Pinçon-Charlot : C’est sûr, et surtout cette violence des riches est toujours plus dure, toujours plus cynique, toujours plus sidérante. L’oligarchie, dont Emmanuel Macron est l’actuel fondé de pouvoir, mène une guerre idéologique sans faille pour obtenir toujours plus de soumission de la part des travailleurs. On est dans la dictature d’une pensée unique, où toute pensée critique est bannie y compris des radios et télévisions publiques, et cela s’aggrave. Sur France 5, où j’avais été invitée dans l’émission C l’hebdo, à propos de notre livre sur Le président des ultra- riches, j’ai été coupée régulièrement et même censurée de manière fort grossière. Nous restons néanmoins très sollicités sur les réseaux sociaux, sur les nouveaux médias du web, mais l’un ne devrait pas empêcher l’autre. Cela pèse quand même moins lourd que des entretiens dans Le Monde, dans le JT de 20h, mais cela est devenu impensable. (...)
Bien sûr, la réforme des retraites doit être placée dans l’ensemble de la guerre de classe que mène cette oligarchie contre le peuple français. La réforme des retraites cristallise une colère très puissante car elle constitue un enjeu humain extrêmement important : après une vie de travail, la retraite offre la possibilité d’un moment vital d’humanité et de liberté. Il faut savoir que l’espérance de vie n’est pas la même pour tous. Les ouvriers ont 13 ans de moins d’espérance de vie que les cadres les plus aisés. Ce que prévoit Macron, c’est l’impossibilité pour les membres des classes modestes de se projeter dans l’avenir. Alors qu’il se présente comme un jeune homme réformateur et très moderne, en fait c’est un vieux conservateur, qui s’appuie sur un rapport de la Banque mondiale publié en 1994 qui préconisait la suppression du système de retraites à prestation définie, avec lequel chacun sait ce qu’il pourra toucher à la retraite, pour un système de cotisation par points avec lequel chacun sait ce qu’il aura cotisé, mais pas ce qu’il va recevoir. Car la valeur du point ne dépendra plus des partenaires sociaux.
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La deuxième chose préconisée par ce rapport c’est la suppression des retraites par répartition basée sur la solidarité entre générations au bénéfice de la retraite par capitalisation qui fera les beaux jours des fonds de pensions dont les pratiques spéculatives sont appréciées du marché boursier. Cette réforme des retraites basée sur l’individualisation sera défavorable aux travailleurs précaires. Avec la destruction des services publics engagée par Emmanuel Macron, les plus pauvres seront encore plus pauvres puisqu’ils devront payer pour se soigner et éduquer leurs enfants.
C’est vraiment ce à quoi il ne fallait pas toucher : le système de retraites par répartition résulte du volontarisme extraordinaire du programme du CNR et de son ministre du travail Ambroise Croizat, à un moment où le peuple allait de l’avant dans le progrès collectivement partagé. C’est cela qui aujourd’hui est menacé de façon globale. Or, la régression sociale se combat, elle ne se négocie pas. (...)
Depuis la chute du mur de Berlin, le néolibéralisme s’est installé partout, rapidement et d’une manière brutale, notamment dans les pays de l’ex-bloc de l’Europe communiste. Avec la robotisation, l’automatisation, les progrès de l’intelligence artificielle, les plus riches n’ont déjà même plus besoin de la partie la plus pauvre de l’humanité, qui sera emportée par les conséquences du dérèglement climatique. Tout est lié, et nous sommes à un rendez-vous historique pour l’ensemble de l’humanité et la survie des plus pauvres. (...)
Tout est fait par la propagande néolibérale pour que les citoyens ne mettent pas en relation le dérèglement climatique, dont la responsabilité incombe aux seuls capitalistes qui ont pillé les ressources naturelles pour s’enrichir toujours plus, avec un smic qui ne connaît pas de coup de pouce. Les capitalistes ne font rien pour stopper le réchauffement climatique, ils spéculent même dessus, créant des marchés financiers spécifiques et en poursuivant la déforestation, et l’utilisation des énergies fossiles ! C’est la force de nos enquêtes depuis plusieurs décennies auprès des familles les plus fortunées de France que de donner à voir le fonctionnement de cette classe dominante mobilisée sur tous les fronts pour faire valoir ses intérêts. Cette approche sociologique est en phase avec l’actualité, et au fond, nous n’avons juste qu’à pléonasmer le réel. (...)
Quel est l’intérêt de l’oligarchie dans cet appauvrissement ?
M. P.-C. : L’appauvrissement amène la soumission, l’aliénation, l’impuissance. Cela provoque des stratégies de survie, qui vous empêchent de penser ou de mettre en relation la misère sociale et économique avec précisément le réchauffement climatique.
Est-ce que les attaques libérales de notre modèle social ont pu faire renaître le sentiment de conscience de classe ?
M. P.-C. : Oui, on l’a notamment relevé pour les Gilets jaunes dans notre livre sur Macron, et je l’ai observé encore jeudi 9 janvier dans la manifestation contre la réforme des retraites voulue par le gouvernement. Le retour des mots d’ordre sur la lutte de classes, et de nombreux slogans dévoilent une conscience de classe revendiquée. Je pense que ce mouvement a donné un bon coup d’accélérateur à cette conscience de classe, et cela a été positif quant à la mobilisation des travailleurs.
Désormais il nous faut nous rassembler dans le respect des sensibilités des uns et des autres. (...)
Il faut créer une dynamique qui aboutisse à ce que les titres de propriétés qui permettent à des humains d’exploiter d’autres humains n’aient plus aucune valeur. (...)
Pensez-vous qu’Emmanuel Macron s’inscrit dans une forme de libéralisme autoritaire ?
M. P.-C. : Tout-à-fait. Un libéralisme très autoritaire. Le combat syndical est criminalisé, des militants sont intimidés. Les violences policières montrent la faiblesse du pouvoir et la peur des dominants. Au regard de leur petit nombre et du fait qu’elle s’accapare tout, l’oligarchie sait bien que cette situation ne pourra pas durer.
L’histoire l’a montré : à un moment, les esclaves, les colonisés, les travailleurs se révoltent et du coup, en face, ils tapent, ils éborgnent, ils mutilent, ils blessent.
Que pensez-vous du discours du gouvernement pour justifier la légitimité de leur réforme ?
M. P.-C. : C’est de l’enfumage. Je ne sais pas s’il y a eu un gouvernement qui a pu aller aussi loin dans le mensonge, la falsification, les manipulations diverses. (...)
Macron, c’est la révolution ultraconservatrice en marche. C’est un grand bond en arrière.