Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
CADTM
Michel Temer : du coup d’État institutionnel à la prison
Article mis en ligne le 28 mars 2019
dernière modification le 25 mars 2019

L’ex-président Michel Temer, arrivé au pouvoir au terme d’un coup d’État institutionnel, a été arrêté jeudi 21 mars et placé en détention préventive pour corruption. Cette arrestation, bienvenue pour le gouvernement Bolsonaro en chute libre dans les sondages, est l’occasion de revenir sur la présidence du chef de l’État le plus impopulaire de l’histoire du Brésil.

Moins de trois mois après avoir quitté le pouvoir, l’ex-président Michel Temer a été arrêté jeudi 21 mars à son domicile à Sao Paulo sur ordre du juge Marcelo Bretas, de même que son collaborateur et ancien ministre des mines et de l’énergie, Moreira Franco. Escortés par des agents de la police fédérale jusqu’à l’aéroport, il a été transféré à Rio de Janeiro et placé en détention préventive. Après avoir siégé durant des décennies à la Chambre des députés, Michel Temer est arrivé au pouvoir en août 2016 suite à la destitution brutale de la présidente Dilma Rousseff. Il fait toujours l’objet d’une dizaine d’enquêtes pour corruption et est soupçonné d’être « le chef d’une organisation criminelle » qui aurait détourné jusqu’à 1,8 milliard de réais (environ 415 millions d’euros), dans le cadre du plus grand scandale de corruption de l’histoire du Brésil, le « Lava Jato » (« Lavage express » en français). Michel Temer a notamment été arrêté pour avoir perçu un pot-de-vin d’un million de reais en 2014 versé par un homme d’affaires afin d’obtenir un contrat de l’entreprise publique Eletronuclear pour la centrale nucléaire d’Angra 3, dont les travaux commencés en 1984 n’ont jamais été terminés. C’est le deuxième président du pays à se retrouver derrière les barreaux en moins d’un an, après l’arrestation de Luiz Inácio Lula da Silva condamné à 12 années et un mois de prison (...)

Au Brésil, pays le plus peuplé du continent avec plus de 200 millions d’habitants, l’oligarchie est parvenue à destituer la présidente en exercice Dilma Rousseff par un coup d’État institutionnel et placer son vice-président, le très réactionnaire Michel Temer, au pouvoir sans passer par les urnes. Dans un contexte aux antipodes de la démocratie, enlisé dans une grave crise économique, le gouvernement Temer dirige alors d’une main de fer la huitième puissance économique mondiale. Il engage la militarisation du pouvoir, augmente le budget du ministère de la Défense et remet l’État de Rio aux mains de l’armée. Devenu le président par intérim le plus impopulaire de l’histoire post-dictatoriale du Brésil, le temps est alors venu d’oublier ces désagréments et faire parler les urnes... pour légitimer l’illégitime : l’ascension progressive depuis 2015 d’un régime autoritaire accompagné d’une résurgence du rôle politique des militaires suite à un coup d’État parlementaire.

Du coup d’État militaire au coup d’État institutionnel

L’histoire du continent est parsemée de coups d’État, mais depuis quelques temps les services de renseignement des puissances impérialistes ont compris qu’il n’était plus toujours nécessaire d’envoyer l’armée pour parvenir à ses fins. Il faut notamment éviter de répéter l’échec du coup d’État militaire de 2002 contre Hugo Chavez au Venezuela, lorsque celui-ci accepte d’être incarcéré afin d’éviter un bain de sang. Le peuple se déplace alors en masse vers le Palais Miraflores (le palais présidentiel) pour exiger son retour, ce qu’il obtient victorieusement le 14 avril. Corrompre la justice et s’assurer l’appuie de médias dominants et de parlementaires peut suffire à l’oligarchie pour opérer des renversements de régime à moindre coût, sans avoir tant à craindre d’une éventuelle fronde de pays alliés ou de trop choquer l’opinion internationale par exemple. Au Brésil, le dernier « coup » en date, de nature institutionnelle, a remplacé Dilma Rousseff par Michel Temer. (...)

Trois ans auparavant, presque jour pour jour, au Honduras, un autre président de gauche démocratiquement élu organise une consultation pour savoir, si oui ou non, une 4e urne devait être installée lors des élections de novembre 2009 « pour permettre au peuple de se prononcer sur la convocation d’une assemblée nationale constituante » [2]. Ce jour-là, le 28 juin 2009, l’armée fait irruption au domicile du président Manuel Zelaya, le sort du lit alors qu’il est encore en pyjamas, le séquestre et l’expulse manu militari du pays. L’oligarchie reprend le contrôle.

Changement de régime

La destitution d’une présidente en exercice démocratiquement élue et réélue à la fin de son premier mandat n’est pas une mince affaire. Pilotée par le président de la Chambre des députés Eduardo Cunha, empêtré dans les affaires de corruption, cette destitution n’est rien d’autre qu’un coup d’État institutionnel qui a permis à la droite de revenir au pouvoir, après quatre défaites électorales consécutives en 2002, 2006, 2010 et 2014. (...)

C’était sans compter sur la contestation qui s’impose largement dans la rue dès mars 2017. Malgré une intense campagne télévisée pour rendre cette réforme populaire, des grèves nationales sont enclenchées et des blocages de routes installés. Un slogan se répand alors comme une traînée de poudre : « Le droit à la retraite doit rester ! Temer doit partir ! » Les manifestations reprennent en avril 2018 et, faute de pouvoir réunir les votes nécessaires au Parlement, alors que les affaires de corruption discréditent largement Michel Temer, la réforme est finalement abandonnée un mois plus tard. L’agence de notation Fitch Ratings ne tarde pas à réagir et abaisse dès le 23 février la note souveraine du Brésil, de BB à BB-. Déjà mi-janvier, Standard and Poor’s avait abaissé à BB- la notation du pays, en raison d’un premier report du vote de la réforme, prévu initialement pour décembre [8].

Rappel à l’ordre de la Banque mondiale

L’abandon de ce programme austéritaire ne satisfait pas les marchés et l’arrivée au pouvoir du nouveau chef d’État Jair Bolsonaro est l’occasion d’un rappel à l’ordre. Sans surprise, la Banque mondiale, par la voix de son directeur des opérations pour le Brésil, Martin Raiser, a rappelé le 21 novembre 2018 le programme que Bolsonaro à peine élu moins d’un mois auparavant devait appliquer : « L’important est d’avoir une réforme [des retraites] rapidement, l’année prochaine, pour conserver au moins les recettes fiscales prévues par le gouvernement Temer. Sans réforme, l’État va faire faillite et le risque est de voir l’inflation revenir. » [9]. A cette date, le vainqueur des élections du 28 octobre 2018 n’avait pas encore officiellement pris ses fonctions. Hasard du calendrier d’une ingérence de la Banque mondiale ?