Je ne crois pas qu’il existe quelque chose de plus stupide qu’une tondeuse à gazon. En dehors d’une piscine individuelle. Ou d’une voiture (encore que…). Le genre d’engin qui coute un bras à l’achat, qui ne sert à rien 99 % du temps, qui ne t’apporte aucun plaisir à l’usage et qui est prévu pour te pourrir la vie jusqu’à te claquer dans les pattes de la manière la plus contrariante possible.
Je suis du chiendent des villes. J’ai poussé dans une succession de clapiers modernes en leur temps, gris et violemment moches. J’ai connu ce ciel embastillé par les façades aveugles des ruelles borgnes, le passage des saisons qui se résume aux montagnes russes du mercure dans le thermomètre, les interminables trottoirs parfumés à l’urine aigre. Je viens de ce monde où l’espace est chiche et l’intimité un luxe, les couleurs synthétiques, criardes et délavées à la fois, les sons, juste un brouhaha informe et permanent, jusqu’au cœur des nuits d’été où meurt toujours dans le lointain le cri geignard d’une mobylette poussive, pourrissant à elle seule le sommeil agité de plusieurs dizaines de milliers de fourmis humaines.
J’ai cru gagner une forme de liberté lors de notre premier jardin, je n’y ai trouvé qu’un contrôle social encore plus implacable, celui de la hauteur de l’herbe. (...)
Vite, vite, dès potron-minet, il faut se jeter sur la machine, réveiller tout le quartier dans une seule et unique déclaration de guerre : « c’est moi qui l’aurai la plus courte ! ».
J’ai vraiment pensé que nous pourrions traiter ce concours de brindilles par le plus parfait mépris, mais non, bien sûr que non : tout le monde s’empresse de te faire comprendre que ton rêve de jardin de convient pas, n’est pas "comme il faut". (...)
À la limite, en partageant un engin de ratiboisage pour une trentaine de maisons, à la limite, on aurait pu comprendre. Mais non, chacun la sienne et c’est parti pour un concours de celui qui aura la plus grosse tondeuse, la plus bruyante, la plus goulue aussi. Pour une paire d’heures par semaine. Pendant 4 mois par an…
Les mécanistes forcenés ont gâché mon rêve de jardin, de cet espace contemplatif offert comme une ode à la vie, à la nature, au temps qui passe et ne se presse pas, ce havre de paix, loin de la fureur d’un monde toujours plus pressé, toujours plus performatif, compétitif, obsédé par son désir de tout contrôler. (...)