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Matthieu Auzanneau : « Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer d’alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme »
Article mis en ligne le 17 novembre 2018
dernière modification le 16 novembre 2018

La mobilisation des « gilets jaunes » rappelle l’enjeu fondamental qu’est l’accès à l’énergie. Alors que se profile une augmentation forte du prix du pétrole brut dans les années à venir, il est urgent de repenser le mode de vie de la société.

Reporterre — Quel sens donnez-vous au rassemblement dit des « gilets jaunes », organisé ce samedi 17 novembre ?

Matthieu Auzanneau — C’est un moment décisif pour l’avenir de l’écologie politique et j’espère que nous en sortirons par le haut. Le débat, en fusion, se cristallise autour d’un enjeu clé : l’accès à l’énergie. Cet enjeu est fondamental. Il en va de la capacité à vivre, à se déplacer, à se chauffer l’hiver pour les personnes vivant loin des centres urbains. Ce mouvement est avant tout une injonction forte à se pencher sérieusement sur les modalités opérationnelles de l’écologie, de la transition énergétique et de l’écologie politique en général.

La taxe est-elle un outil efficace pour sortir de la dépendance aux voitures individuelles ?

C’est un outil important, parmi d’autres, mais il ne peut pas se substituer à une stratégie et à un discours cohérent en matière de transition énergétique et de transports. Toute la classe politique mainstream, d’inspiration largement libérale voire ultralibérale, s’est dit que le marché réglerait tout. (...)

Comprenez-vous la colère des automobilistes ?

Elle est à prendre très au sérieux. Comment vont-ils bosser ? Qu’est-ce que nous leur proposons d’autre ? De nombreux automobilistes vivent dans les périphéries, loin des centres urbains et des services offerts par la ville, avec des revenus modestes. Cent euros supplémentaires à payer, chaque mois, c’est juste ingérable pour certaines familles. Et elles n’ont pas forcément d’autre choix que de prendre leur bagnole. On cartonne des gens qui ont des revenus moindres, on les stigmatise, on les empêche de boucler leurs fins de mois. Au nom de quoi ? D’un outil même pas opérant. La taxe carbone ne touche pas le bobo de centre-ville, qui s’en fiche bien.

Que pourrait faire le gouvernement ?

Redonner de la valeur à la parole politique. Notre président de la République se pose en champion du climat. Très bien. Où est la stratégie cohérente qui en ferait un champion ?

Aujourd’hui, le discours et l’action politique sont bourrés de contradictions (...)

Les prix du brut vont vraisemblablement connaitre une forte poussée dans les années à venir. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirme, dans son rapport annuel, un problème d’approvisionnement probable au début de la prochaine décennie. Cela coûte de plus en plus cher et c’est de plus en plus compliqué d’aller chercher de nouveaux gisements de pétrole conventionnel, qui sont toujours plus profonds. Nous n’en avons jamais trouvé aussi peu, malgré les progrès techniques et les investissements consentis pour le développement de la production, qui ont doublé au cours des deux dernières décennies. (...)

L’horizon ultime, pour le pétrole conventionnel, repose dans des réserves de pétrole off-shore, ultraprofond sous la surface des flots. Il faut bien se représenter la sophistication, les investissements que cela suppose. Ne parlons même pas des atteintes à la biodiversité. L’autre horizon, c’est l’Arctique. Une zone où il est un peu compliqué d’aller chercher du pétrole.
En résumé, nous avons cueilli tous les fruits à portée de main, en bas de l’arbre, et nous nous baladons désormais en haut de l’arbre pour cueillir les denrées pourries. (...)

Quand le baril est trop haut, vous avez une récession. Nous le voyons bien avec les « gilets jaunes ». Quand les prix augmentent, vous allez au-devant de problèmes économiques et sociétaux lourds. Si nous ne sommes pas prêts, que nous n’amorçons pas de discussion démocratique suffisamment intelligente à ce sujet, c’est du miel pour Marine Le Pen et les populismes. Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer de stratégie alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme, ni plus ni moins.

Il apparaît d’autant plus urgent de sortir de la dépendance au pétrole…

Des sociétés sont très récemment tombées en partie à cause de cette dépendance. La Syrie était un producteur pétrolier important, dont la production a décliné à partir du début des années 2000. Le Welfare State [l’État providence] à la Bachar el-Assad s’est délité à mesure que la production de pétrole a décliné. L’État ne pouvait plus subventionner la nourriture ni l’essence et les tensions sont montées. Plus tard, en 2007-2008, c’était la sécheresse. (...)

En Europe, la seule source de pétrole, c’est la mer du Nord. Elle était abondante. Elle est désormais en déclin géologique. Alors, nous nous tournons vers Vladimir Poutine, vers Mohammed ben Salmane. Changer notre modèle énergétique est une nécessité. L’écologie, ce n’est pas seulement sauver des petits oiseaux. C’est aussi éviter des guerres. (...)

Le pétrole a changé la face des sociétés humaines. Pouvons-nous désormais imaginer des sociétés humaines sans pétrole ?

L’humain a vécu sans pétrole pendant des milliers d’années. Mais si nous sommes si nombreux et si bien nourris, c’est bien grâce à l’abondance énergétique et à des systèmes techniques ultrasophistiqués nourris par cette abondance. Face à l’urgence climatique, c’est tout de suite qu’il faut réagir mais, s’il faut renoncer au pétrole, je ne suis pas certain que nous puissions renoncer aux systèmes complexes qui nous apportent trois repas par jour et nous permettent de ne pas avoir froid la nuit. Les décroissants, qui imaginent une société radicalement plus sobre, constituent malheureusement une part infime de l’opinion. Nous ne pouvons attendre que la majorité de nos concitoyens aillent vers ça pour agir. Par contre, je pense profondément que nous pouvons dès à présent repenser nos systèmes techniques complexes de façon à ce qu’ils soient beaucoup plus sobres. (...)

Et c’est un enjeu hyper-enthousiasmant, au fond. Un monde à changer. Beaucoup de réponses technico-sociétales ont été imaginées, pensées. La boîte à outils est là, posée par terre. Nous ne la saisissons pas encore. À mon sens, pour l’instant, nous laissons la technique à l’écart du débat démocratique. C’est dommage. L’écologie s’est beaucoup construite dans une sainte terreur de la technique. (...)