Du principe de laïcité réduit au rang de dress code, épisode 712 : ce n’est plus, depuis maintenant deux décennies, en une séparation des autorités étatiques et religieuses que consiste le principe de laïcité, mais en une séparation de toute la politique (entendue en son sens le plus large d’existence visible dans l’espace publique) et de la religion, mais pas toutes (puisqu’est ciblée, dans chacune de ses manifestations, individuelles ou collectives, la religion musulmane). Ou, plus basiquement encore, en une séparation entre les cheveux et le tissu. Et comme ni la mécanique raciste ni les logiques de guerre ne s’interrompent d’elles-mêmes, la laïcité est en passe de devenir aussi, en de multiples initiatives locales aussi bêtes que méchantes et brutales, et en attendant un grand débat national, un principe de séparation de la jambe et de la jupe... Ce qui, nous allons voir comment, peut rappeler quelques chansons déjà un peu anciennes...
Durant sa période la plus inspirée, qu’on peut situer approximativement dans les années 1975-1980, Renaud s’était inventé un beau personnage de « loubard » solitaire et dépressif, nihiliste, teigneux et paranoïaque, dont l’expression la plus pure fut donnée dans Société Tu M’Auras Pas et Où C’est Que J’ai Mis Mon Flingue ? [1] ou, sur le mode de l’autodérision, dans des chansons à la fois amères et très drôles comme Je Suis Une Bande De Jeunes À Moi Tout Seul et, nous y arrivons, le justement célèbre Marche À L’Ombre [2]. (...)
« Derrière ses pauvres Ray-Ban, je vois pas ses yeux et ça m’énerve
Si ça se trouve il me regarde, faut qu’il arrête sinon je le crève »
À tous ces mal-vêtus et à quelques autres, parmi lesquels « un punk qui avait pas oublié d’être moche, et un intellectuel en Loden genre Nouvel Obs », le chanteur énervé réservait le même traitement : « avant qu’ils aient pu dire un mot », boire leur cognac ou leur viandox, il les chopait par le paletot, par le colbac ou contre le juke box, et leur adressait cette virile mise en garde :
« Toi tu me fous les glandes et t’as rien à foutre dans mon monde
Arrache-toi de là, t’es pas de ma bande, casse-toi tu pues et marche à l’ombre ».
C’était en 1980. Trois décennies plus tard, voici que le célèbre refrain redevient d’actualité. L’heure est à nouveau à la défense d’un territoire et à la chasse aux mal-vêtus. Avec, il est vrai, quelques différences notables.
Ce n’est plus un loubard solitaire qui « s’énerve » mais toute une classe dirigeante. (...)
Ce n’est plus en chanson et pour de rire mais pour de vrai et avec le plus grand sérieux, par des discours, des décrets, des lois et des circulaires.
Ce n’est plus un simple bistrot qui est en jeu mais rien de moins que le territoire national.
Et enfin ce n’est pas l’humanité entière qui « fout les glandes », du baba-cool en pataugas à la bourgeoise en collants léopard et du punk moche au lecteur du Nouvel Obs, mais une cible unique : la femme musulmane qui a le mauvais goût de se couvrir le visage ou les cheveux, ou simplement de porter des robes trop longues, trop sombres et trop monochromes. (...)
Quelle conclusion tirer de cette analogie ? Rien d’autre que ce que je viens de raconter :
– Que dans la France d’aujourd’hui, c’est toute une classe dirigeante, suivie par une bonne partie de « l’opposition » et – hélas – de la société civile, qui se comporte comme une caricature de pilier de bar teigneux et paranoïaque.
– Que c’est une minorité religieuse socialement reléguée, économiquement exploitée et politiquement stigmatisée qui en fait les frais.
– Qu’enfin un très beau mot, laïcité, désignant au départ la possibilité d’un vivre ensemble de tous et toutes dans la liberté, l’égalité et le respect mutuel, ne signifie aujourd’hui plus rien d’autre que : toi, musulman-e, tu me fous les glandes, tu n’as rien à foutre dans mon monde, arrache-toi de là, t’es pas de ma bande, casse-toi tu pues, et marche à l’ombre.