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Marie-Claude Saliceti
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France TV Info
Manifestation des policiers : pourquoi il est si difficile de mesurer les violences contre les forces de l’ordre
Article mis en ligne le 19 mai 2021

L’augmentation recensée des violences contre les forces de l’ordre ces dernières années se heurte à plusieurs subtilités méthodologiques et à un certain manque de transparence du gouvernement.

C’est un argument répété depuis des années. Syndicats de police, ministère de l’Intérieur, chef de l’Etat : tous sont formels, les violences à l’égard des forces de l’ordre ont explosé. "Les agressions dont [les détenteurs de l’autorité] sont victimes ont doublé en quinze ans", a affirmé Emmanuel Macron le 18 avril. Quelques semaines plus tard, dans les colonnes du Figaro, le délégué général du syndicat Alliance Police nationale, Frédéric Lagache, s’est lui aussi alarmé : "Depuis 1999, les violences ont augmenté de plus de 60% sur les agents détenteurs de l’autorité : 42 policiers étaient agressés chaque jour en 1999, contre 105 aujourd’hui."

Des chiffres préoccupants qui entrent en résonance avec les multiples affaires où policiers ou gendarmes sont pris pour cibles. Les services ont récemment été ébranlés par la mort d’un brigadier de 36 ans, Eric Masson, tué le 5 mai sur un point de deal à Avignon (Vaucluse). La police était déjà marquée par l’assassinat, le 23 avril, de Stéphanie Monfermé, agente administrative au commissariat de Rambouillet (Yvelines). Mais derrière les affirmations chiffrées se cachent plusieurs subtilités méthodologiques, suffisantes pour tempérer les déclarations des uns et des autres.

Une augmentation, en apparence (...)

D’après des données communiquées par la place Beauvau, 25 476 membres des forces de l’ordre ont été blessés en 2019, et 19 468 en 2020, année particulière en raison de la crise sanitaire et des confinements. Mais une partie seulement de ces fonctionnaires ont été blessés lors de missions sur le terrain, entre 44% et 52% en fonction des années. (...)

Un flou dans les chiffres du gouvernement

Ainsi, parmi les 19 468 policiers et gendarmes blessés en 2020, seuls 8 719 l’ont été en mission – lors d’opérations sur le terrain – selon le ministère de l’Intérieur. Les 10 749 autres ont été blessés en service, c’est-à-dire sur "leur lieu de travail, durant les horaires de travail ou sur le trajet domicile-travail", explique l’administration. Qui prend pour exemple un "accident de la route sur le trajet ou une chute dans les escaliers". Pas vraiment des violences contre les forces de l’ordre, donc. En 2019 par exemple, comme le montre le graphique ci-dessus, le nombre total de membres des forces de l’ordre blessés augmente par rapport à 2018, mais le nombre de blessés en mission, lui, diminue. (...)

Mais là encore, sur les fonctionnaires blessés sur le terrain, les statistiques livrées par le ministère de l’Intérieur restent trop floues pour en tirer une conclusion catégorique : elles agrègent en effet les policiers agressés et les policiers blessés de façon accidentelle. Contacté par franceinfo, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Par ailleurs, le recensement des outrages et violences, avec ou sans blessés, ne permet pas non plus de prouver que les violences contre les forces de l’ordre augmentent. (...)

Des données difficiles à interpréter

Etudier l’évolution des violences à l’égard des forces de l’ordre est aussi rendu difficile par la manière dont le ministère collecte ces données. Un outrage ou une violence contre une "personne dépositaire de l’autorité publique (PDAP)" fait toujours l’objet d’une plainte, et parfois d’une constatation médicale, mais se base sur des déclarations issues de procès-verbaux. Christophe Soullez, maître de conférences à Sciences Po et ancien directeur de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), explique que "toutes les données reposent sur du déclaratif". Et que les chiffres annuels de l’Intérieur sont fondés sur les dépôts de plaintes au commissariat, et non sur les affaires jugées. Un individu relaxé après avoir été poursuivi pour outrage à agent sera ainsi inclus dans le décompte annuel de Beauvau.

Les chiffres publiés par le ministère de l’Intérieur, présentés de manière brute, n’offrent par ailleurs aucune contextualisation. (...)

Le mouvement des "gilets jaunes", les manifestations contre la réforme des retraites ou le projet de loi "Sécurité globale" n’ont ainsi fait l’objet d’aucune communication particulière du ministère de l’Intérieur.
Un manque de transparence

Depuis la dissolution en 2020 par le gouvernement de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) – le seul organisme public et indépendant qui analysait les données sur les crimes et délits enregistrés par les services de police et les unités de gendarmerie –, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) est la seule entité à communiquer sur les violences à l’égard des forces de l’ordre. "On manque de transparence sur la question des violences faites aux policiers, reconnaît Linda Buquet, conseillère technique du syndicat policier Synergie Officiers. On n’a pas de chiffres des fonctionnaires blessés, le ministère a ses remontées mais aucun chiffre ne nous est communiqué." (...)

La suppression de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice, dont dépendait l’ONDRP, dans le cadre de la réforme de l’Etat, a mis un coup d’arrêt à l’analyse indépendante des violences à l’égard des forces de l’ordre, dont le ministère de l’Intérieur est désormais le seul maître.