Sous nos regards médusés et impuissants, se consolident le « choc des civilisations », le clash des cultures, la nouvelle ligne de front entre monde occidental et monde musulman. Pratiques « médiévales » de l’État islamique, incompatibilité atavique entre islam et démocratie, retour des Maures et des Barbaresques, l’imagerie faussement historique est là pour alimenter fantasmes et passions dangereuses. Pour revenir sur les relations anciennes des sociétés du pourtour méditerranéen et penser leur coalescence, leur interrelation plutôt que leur face à face, nous avons rencontré l’historienne Jocelyne Dakhlia.
l’exacerbation des tensions peut se comprendre depuis les bouleversements historiques récents : la chute du mur de Berlin a signé la fin d’une tension constructrice, structurante, entre, disons, le monde « libre », libéral, capitaliste et un « autre monde » ; l’antagonisme s’est alors reconfiguré et s’est exprimé par une sorte de report d’hostilité sur le monde musulman. De plus, et au même moment, le processus de construction de l’Union européenne est passé par la redéfinition d’une ligne de front avec l’Islam. C’est-à-dire que pour reconstruire un « nous » européen, qui est nécessairement un nous plus chrétien, puisque c’est une sorte de fil conducteur de l’unité européenne (même si l’on sait que les christianismes n’étaient pas les mêmes dans l’histoire de l’Europe), on se redéfinit inconsciemment ou consciemment comme plus chrétien contre l’islam. Un renouveau au moins sous-jacent du religieux est lié à cette nouvelle configuration géopolitique.
Par ailleurs, je vois aussi une tension de fond, structurelle, dans l’histoire plus longue de l’Europe occidentale. Il y a bien un rejet spécifique de l’islam comme religion : alors même que la République se veut et s’affirme laïque, bien souvent les arguments brandis contre l’islam sont en réalité des arguments hérités de la polémique telle qu’elle a été élaborée par le christianisme médiéval. Voyez l’hystérie que déclenche la moindre évocation de la polygamie, avec ce schème du Prophète Mahomet libidineux. C’est un argument typique de la polémique théologique anti-musulmane. On le constate aussi avec les caricatures, notamment lorsqu’elles représentent le Prophète avec un corps de chien, motif qui renvoie aussi au lexique de cette polémique. Pour revenir à l’histoire, il y a un schéma historique qui fait que le judaïsme était certes une religion considérée comme haïssable — il fallait convertir les Juifs, se débarrasser du judaïsme ou le mater — mais une religion de l’intérieur, déjà là. Alors que l’islam était vu comme une religion d’hérétiques, de gens sortis de la juste voie, des gens par définition extérieurs, et issus de puissances ou d’États extérieurs, situés de l’autre côté de la frontière. Il ne pouvait pas y avoir par conséquent de place pour l’islam à l’intérieur. D’où cette espèce d’affolement à l’heure actuelle lorsqu’il s’agit de penser l’islam comme étant consubstantiel à la nation, à la République.
Avec l’islam, on parle donc d’une pleine altérité ?
D’une pleine extériorité plutôt qu’altérité. Parce que le judaïsme est aussi une altérité mais une altérité intérieure. Quant à la question de la méconnaissance de l’islam, elle résulte au fond de cette idée fausse qu’avec les musulmans tout doit se rapporter à la religion, et que pour comprendre l’islam il faudrait se reporter au Coran, au texte sacré. On ne le fait absolument pas pour les autres religions. (...)
les événements récents nous montrent que ce sont bien des représentations de l’islam, et non plus de la culture des musulmans, sans parler de leur inscription de classe ou sociale, qui posent désormais problème. De plus en plus, les enjeux polémiques se resserrent autour de la question stricte de la religion. (...)