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Mediapart
Libérer un fils Kadhafi : le projet fou au service de Sarkozy
Article mis en ligne le 8 novembre 2021
dernière modification le 7 novembre 2021

Le Parquet national financier (PNF) a élargi le champ de l’affaire Mimi Marchand/Takieddine à des soupçons de corruption de magistrats au Liban. Le but : faire libérer l’un des fils Kadhafi, afin que la famille de l’ancien dictateur libyen dédouane Nicolas Sarkozy

L’histoire de la fausse rétractation de Takieddine dans l’affaire des financements libyens prend une nouvelle ampleur judiciaire. Le dossier tournait jusqu’ici autour de soupçons de « subornation de témoin » et d’ « association de malfaiteurs » en lien avec les déclarations de l’intermédiaire Ziad Takieddine en faveur de Nicolas Sarkozy, que la justice suspecte d’avoir été monnayées par des proches de l’ancien président français.

Il est en train de déboucher sur un possible scandale international.

Selon les informations de Mediapart, le Parquet national financier (PNF) a élargi, le 14 septembre, le champ des investigations à deux nouveaux délits, et non des moindres : la corruption, passive et active, de personnel judiciaire d’un État étranger.

D’après des éléments récemment découverts par l’enquête, plusieurs personnes déjà mises en cause dans le volet Takieddine du dossier sont en effet suspectées d’avoir pris part à un projet fou : faire sortir de prison Hannibal Kadhafi, l’un des fils de l’ancien dictateur libyen, moyennant le paiement de magistrats au Liban, où il est incarcéré.

Le but ? Obtenir de lui, en contrepartie, des déclarations d’innocence au profit de Nicolas Sarkozy.

Des messages de la femme d’affaires Michèle Marchand, surnommée « Mimi », patronne de l’agence de paparazzis Bestimage et intime des couples Sarkozy et Macron, semblent indiquer que Nicolas Sarkozy était informé du projet de libération de Hannibal Kadhafi.

Mais au-delà de ce nouveau front judiciaire qui s’ouvre, les investigations ont également considérablement progressé sur l’un de ses aspects les plus cruciaux : le financement des différentes étapes de la rétractation de Ziad Takieddine au profit de l’ancien chef d’État français.

Mediapart fait le point sur les avancées d’une enquête explosive. (...)

Fin 2020, Noël Dubus s’est en effet mis en tête de faire libérer Hannibal Kadhafi, l’un des fils de l’ancien dictateur libyen, actuellement en détention au Liban. En échange de quoi l’intermédiaire français, en contact avec la famille Kadhafi en Égypte et en Tunisie, comptait obtenir des déclarations visant notamment à expliquer qu’un document révélé par Mediapart en 2012 sur la promesse de financement libyen de la campagne Sarkozy était un faux, bien que les tribunaux français aient définitivement jugé du contraire.

Restait donc à faire libérer Hannibal Kadhafi pour enclencher la machine. (...)

Un plan présenté par Noël Dubus prévoit notamment de verser la somme de « 350 000 euros + 250 000 euros pour le juge », lorsqu’il « confirmera la libération de Hannibal par une caution ». (...)

Mais le 19 avril, Ali S. fait part d’un problème : « Nous devons travailler le plus tôt possible sur le dossier Hannibal avant de changer le nouveau système judiciaire. Cela pourrait arriver bientôt. » Deux jours plus tôt, en effet, la ministre de la justice par intérim Marie-Claude Najm s’est publiquement insurgée, après une nouvelle affaire mettant en cause l’instrumentalisation de la magistrature libanaise, contre ce « pouvoir judiciaire (…) incapable de lutter contre la corruption ».

« Semaine prochaine tu pourras régler le second juge. Et ensuite préparer l’audience de libération pour Hannibal », promet Noël Dubus, même s’il rencontre quelques difficultés à réunir les fonds en France.

Le 15 mai, Noël Dubus relance Ali S. : « On peut donner plus au juge. Exemple 60 dans les jours à venir + 20 quand on sera au Liban + 60 la veille de sa libération. »

Dans les bureaux de Bestimage, Mimi Marchand suit de près l’évolution du dossier du fils Kadhafi, selon des éléments réunis par les enquêteurs. (...)

Au centre de tout, il y a l’argent. Sans lui, pas d’opération Takieddine. Pas d’opération Hannibal Kadhafi. Depuis plusieurs mois d’investigation, les policiers de l’Office anti-corruption (OCLCIFF), sous la direction des juges d’instruction Vincent Lemonier et Dominique Blanc, tentent de reconstituer le Meccano financier qui a permis d’abonder toutes les démarches de Noël Dubus et de Mimi Marchand au profit de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne.

Au fil des mises en cause judiciaires qui s’accumulent, le puzzle prend forme. Il est composé de pièces éparses, multiples, parfois complexes : des valises de cash, des virements Western Union, des fausses factures et des sociétés pour faire écran…

D’après le soupçon judiciaire, Noël Dubus et Michèle Marchand sont omniprésents dans les schémas de financement de ces opérations qui visent à soutenir la défense de Nicolas Sarkozy, en fragilisant le dossier libyen, et en accusant la justice française de l’avoir manipulé — ni Mimi Marchand ni Noël Dubus n’ont fait de commentaire auprès de Mediapart à ce stade. (...)

Dans une synthèse d’enquête datée du 29 septembre dernier, les magistrats assimilent ainsi cette affaire à une « entreprise visant à influencer les déclarations d’un témoin et à tromper voire décrédibiliser publiquement les magistrats instructeurs en charge d’une affaire d’une grande sensibilité dans le cadre de laquelle M. Sarkozy est notamment suspecté d’avoir reçu des fonds de la part du régime libyen ».

Au bout du compte, ce qui devait sauver Nicolas Sarkozy a tourné au fiasco intégral.