Sur la place centrale d’Aksaray, quartier d’Istanbul qui compte une importante population de réfugiés, Haroun Yamani tente de rassurer les potentiels clients qui aspirent à un avenir meilleur en Europe, mais s’inquiètent du dangereux trajet en bateau qui les y mènera.
Enchaînant les cigarettes, cet homme mince affirme que, contrairement à d’autres passeurs connus pour s’être enfuis avec l’argent de réfugiés, il est « un homme bon » et que s’il demande un prix aussi élevé que 1 300 dollars par personne, c’est parce qu’il y a « des voies dangereuses et d’autres plus sûres, qui coûtent donc plus cher. »
En réalité, les aspirants au passage, originaires de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et d’autres pays déchirés par des conflits et économiquement défavorisés, pourraient bien payer pour leur propre mort. Lundi, alors que la chancelière allemande Angela Merkel, en visite en Turquie, appelait de ses vœux que la répression des passeurs donne des « résultats rapides » et tandis que le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu demandait une plus grande implication de l’OTAN, les vents hivernaux ont balayé la mer Égée et retourné deux embarcations, faisant au moins 33 morts.
Suite à son récent et controversé accord avec l’Union européenne (UE), la Turquie a intensifié sa campagne de lutte contre le trafic de migrants. Le réseau de M. Yamani est confronté à une présence policière renforcée le long de la route d’Istanbul et de la côte. Il assure cependant à ses clients avoir des contacts infiltrés qui les informent du besoin éventuel de contourner un poste de contrôle ou de soudoyer des agents. (...)
Quelque 2,5 millions de réfugiés syriens ont immigré en Turquie depuis le début de la guerre en Syrie. La Turquie est donc le pays qui accueille le plus de Syriens au monde. L’Union européenne fait de plus en plus pression pour que l’État jugule le flux de réfugiés et de migrants qui quittent ses côtes par centaines de milliers pour se rendre sur les îles grecques telles que Lesbos.
Déterminée à remplir sa part de l’accord signé avec l’UE en novembre, qui lui promet une aide de 3,2 milliards de dollars, la Turquie s’est efforcée d’augmenter les contrôles aux frontières, de sévir contre les réseaux de passeurs et d’améliorer les conditions de vie des réfugiés syriens, notamment en délivrant des permis de travail à ceux qui résident dans le pays depuis au moins six mois. (...)
Les passeurs se sont adaptés en opérant plus furtivement. Ils font constamment changer les migrants d’hôtel ou de campement dans les bois en attendant leur départ et attendant que la voie soit libre — souvent tôt le matin — pour laisser les migrants embarquer.
Depuis le début des années 2000, le gouvernement turc s’est révélé incapable d’éviter que le trafic de migrants s’envole pour devenir l’industrie de plusieurs milliards de dollars de chiffre d’affaires que l’on connaît aujourd’hui. (...)
la nature transnationale de cette activité présente un important obstacle à son élimination. Le trafic d’êtres humains implique « différents pays et des acteurs qui s’adaptent très facilement à l’évolution des flux migratoires », a-t-elle dit à IRIN.
Les barons restent extrêmement discrets
D’après les réfugiés, les intermédiaires sont souvent d’origine syrienne et montrent une apparence « propre et nette » qui donne confiance (...)
Malgré les eaux glacées et les pressions de l’État, la demande pour passer en Europe n’a fait qu’augmenter depuis l’année dernière et le nombre de personnes arrivant sur les côtes européennes devrait continuer de croître, tout comme le nombre de morts.
Les réseaux sociaux servent de rabatteurs
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Selon un porte-parole de Facebook, les groupes de passeurs contreviennent aux normes du site et sont supprimés dès qu’ils sont signalés. Il est cependant impossible de suivre le rythme de ces nouveaux groupes qui changent constamment et utilisent des langues qui sont rarement comprises par les modérateurs des bureaux européens et américains. (...)
Tandis que les réfugiés risquent leur vie sur la mer Égée pour rejoindre la Grèce et échapper à « l’exploitation » généralisée dont ils souffrent dans les villes turques comme Istanbul, « les passeurs vivent très heureux », a commenté Ismael. « Ils peuvent gagner 20 000 dollars par mois lorsque la demande est élevée. Ils ont tout : une maison, des voitures, toutes les opportunités — alors que le reste d’entre nous n’avons presque rien. » (...)