Depuis la chute de la dictature, la Tunisie, longtemps présentée comme un pays homogène redécouvre ses minorités. Berbères, noirs et juifs réclament désormais leur place dans la mosaïque tunisienne et tentent de faire entendre leur différence sans que soit remise en cause l’unité nationale dont la Tunisie a besoin pour relever les défis de la construction démocratique.
Depuis 2011 s’exprime en Tunisie le besoin de renouer avec des mémoires plurielles, des cultures délaissées mais qui appartiennent à la « tunisianité » et imprègnent aujourd’hui encore le sentiment national. Habib Bourguiba, son premier président intégra certaines de ces dimensions multiples mais en usant d’un certain folklore, une manière de dépolitiser la question et de renforcer l’« unité de la nation ». Parmi ces « minorités », le cas amazigh1 est tiraillé entre une appartenance nationale indiscutable et une certaine dissidence culturelle et nationaliste théorisée depuis le Maroc, l’Algérie2 et la diaspora, qui a permis en France des rencontres interamazighes plus que propices.
Les Amazighs loin des clichés
Une dimension amazighe proprement politique n’a jamais existé en Tunisie, même si des sensibilités nationalistes arabes hostiles à une différentiation berbère sont bien là (...)
Pour les associations locales du sud tunisien, un militantisme de terrain privilégie la sauvegarde d’un patrimoine linguistique et artistique vivant et honoré lors de soirées musicales ou d’actions ponctuelles. Plus récemment, des jeunes issus de villages berbérophones reculés et enclavés (Taoujout, Zraoua) réclament un droit au développement (routes, eau, électricité, cafés, internet...), et le fait amazigh peut servir de catalyseur dans un tel cas.
À Tunis, « militer amazigh » semble l’alibi culturel du positionnement politique d’anciens opposants d’extrême gauche qui défendent un syndicalisme laïque et un antinationalisme arabe. (...)
La cause amazighe, qui n’est pas liée à un courant politique se veut nationale et n’attaque ni la religion musulmane ni sa politisation. Elle ne veut pas entrer dans une opposition frontale au gouvernement pour lequel les berbérophones ont voté. La spécificité tunisienne par rapport aux Algériens et aux Marocains réside dans l’absence d’une élite politisée. (...)
Si des historiens tunisiens investissent scientifiquement l’histoire juive du pays, l’effort n’est pas exempt d’arrières-pensées politiques, comme la volonté de relativiser une identité nationale qui serait exclusivement arabe et musulmane. Ces historiens engagés à gauche dans l’opposition mettent en avant une identité plurielle contre l’histoire officielle qui, selon eux, ignore des réalités mosaïques, fragmentaires. (...)
Dans le contexte politique actuel où une frange d’artistes, d’intellectuels, d’universitaires attaque de plein fouet le gouvernement islamiste jugé rétrograde, liberticide et antidémocratique, la dénonciation politique du racisme est instrumentalisée par certains comme une arme antigouvernementale. Une vidéo qui a « fait le buzz » sur Internet en juin 2012 mettait face à face le chef du parti islamiste, Rached Ghannouchi, évoquant la couleur de peau des Africains « plus noirs que nous » et une militante antiraciste qui dénonçait le racisme de la société tunisienne. Bien que ce montage ait plu à certains militants antiracistes, il en a dérangé d’autres, inquiets du rôle anti-islamiste qu’on voudrait faire jouer à la « question noire ». (...)
La principale association antiraciste, l’Association pour le développement et l’égalité (Adam) créée en 2012 refuse l’assimilation des noirs, berbères, juifs, homosexuels, femmes battues, mères célibataires ou malades du Sida sous une identité « minoritaire » commune. La principale difficulté pour le militantisme noir est son assimilation à la condition homosexuelle, un tabou au Maghreb. « Ça plombe le débat ! », nous explique son président, qui fait régulièrement le sit-in à l’Assemblée constituante afin que soit votée la pénalisation du racisme. (...)
Si la question des minorités peut sembler marginale face aux défis politiques auxquels est confrontée la région, elle est symptomatique du changement politique intervenu. Car elle révèle que ce pays est entré dans une forme majeure de la modernité : la reconnaissance de la différence. Sous les projecteurs du monde, la Tunisie, modèle possible d’une transition démocratique ouvre une réflexion civile sur des tabous de la société : l’identité, les minorités et le racisme — souvent présenté comme « inconscient » ou réservé aux sociétés du Nord, qu’on entend combattre. (...)