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Les indigènes sont les révolutionnaires de notre temps
#autochtones #alternatives #zad
Article mis en ligne le 1er février 2023

Pour inventer des mondes habitables, les peuples indigènes ont beaucoup à nous apprendre, écrivent les philosophes Sophie Gosselin et David gé Bartoli.

Pour mesurer à quel point sont entremêlés pouvoirs publics et entreprises privées, il n’est qu’à se rappeler la COP27. Pas moins de 636 lobbyistes s’y trouvaient, bien plus que les représentants du monde associatif. Un tel chiffre n’est pas tant scandaleux que symptomatique d’un monde en crise qui, pour juguler la catastrophe écologique en cours, remet les clés de la planète au responsable dudit désastre : l’État-Capital. (...)

C’est ainsi que Sophie Gosselin et David gé Bartoli, philosophes et membres fondateurs de la revue Terrestres, qualifient le monstre à deux têtes qui a présidé depuis quelques siècles à la destruction méthodique de la Terre, dans leur ouvrage La Condition terrestre (Le Seuil, 2022). Mais plutôt que de capituler face au géopouvoir planétaire qui guette, les auteurs envisagent une alliance stratégique : former, avec l’ensemble du vivant, une nouvelle condition terrestre.

D’une certaine manière, Gosselin et Bartoli prolongent les travaux de Baptiste Morizot dans Raviver les braises du vivant : il s’agit cette fois-ci non plus de tisser des liens avec les « autres qu’humains », mais de les pérenniser à travers des institutions, capables de résister à l’aliénation engendrée par l’État-Capital (...)

Dans la mouvance de bon nombre de théories anarchistes, Gosselin et Bartoli considèrent que l’abolition de l’État-Capital viendra de la base. Mais leur base à eux n’est ni le syndicat ni la commune : ce sont « les milieux de vie », depuis lesquels « s’inventeront les institutions terrestres permettant aux habitants de réinventer les mondes et de les personnifier, et de dépasser l’horizon mortifère de l’État-Capital ». Dès lors, il s’agit de négocier des « alliances » — le terme revient tout au long de l’ouvrage — avec les autres qu’humains.

Les deux auteurs prennent ainsi pour exemples la reconnaissance juridique de la rivière Whanganui en 2017 en Nouvelle-Zélande et le démantèlement des deux barrages sur le fleuve Elwha, aux États-Unis, en 2011. Malgré leurs différences d’aspect, ces deux cas illustrent les tractations diplomatiques entre humains et habitants de ces cours d’eau, au terme desquelles le milieu de vie aquatique est devenu le socle à partir duquel repenser les relations sociales intra et extrahumaines. (...)

S’allier au vivant signifie aussi s’affranchir des barrières entre les espèces. À force d’écouter les autres habitants des milieux de vie, on finit par en emprunter les traits… et échapper ainsi à « l’œil de l’État » (James C. Scott) qui s’efforce de tout catégoriser pour mieux le contrôler. L’art de la métamorphose, au propre comme au figuré, est alors un art de l’ingouvernabilité des corps et des territoires qu’ils peuplent. (...)

De ce point de vue, le fameux triton, emblème et habitant de la zad de Notre-Dame-des-Landes, n’a pas qu’une valeur d’étendard. (...)

La « chimère Camille-Triton » dont parlent les auteurs, qui se joue des assignations de genre et d’espèce, est révolutionnaire parce qu’elle est incontrôlable, irréductible à quelque catégorie de l’État-Capital.

« L’indigène est le sujet révolutionnaire de notre temps »
(...)

il importe de se pencher sur d’autres traditions que les institutions européennes, à l’origine de l’État-Capital. C’est pourquoi La Condition terrestre accorde autant d’attention aux institutions qui voient le jour dans les pays du Sud. De même que les auteurs de Plurivers, Gosselin et Bartoli considèrent qu’il faut réhabiliter les savoirs indigènes, non seulement pour enrichir nos manières de faire mondes, mais également parce que ceux-ci ont connu les affres de la colonisation et savent donc comment survivre à la fin d’un monde. La lutte des zapatistes au Chiapas en est un bon exemple. (...)

Les institutions autochtones du pouvoir politique peuvent également miner de l’intérieur les fondations de l’État-Capital (...)

Partant de l’exemple kanak, La Condition terrestre suggère ainsi d’opposer la coutume, propre à chaque territoire, à l’État-Capital, en lui substituant un « triumvirat Public/Coutume/Terre ».

La Condition terrestre confirme une pensée de plus en plus prégnante dans les essais politiques d’inspiration libertaire : l’indigène est le sujet révolutionnaire de notre temps, car c’est dans le Sud que se joue à la fois la ligne de front de l’expansion capitaliste et l’invention de nouveaux mondes. Il ne faut pas cependant entendre « indigène » dans son sens colonial : comme l’explique en substance l’anthropologue Barbara Glowczewski dans Réveiller les esprits de la Terre, est indigène toute communauté qui s’enracine dans un lieu et fait corps avec les autres terrestres qui l’habitent — la zad de Notre-Dame-des-Landes en est un exemple emblématique. En somme, il faut se faire indigène pour devenir pleinement terrestre et révolutionnaire.

La Condition terrestre — Habiter la Terre en communs, de Sophie Gosselin et David gé Bartoli, aux éditions du Seuil, collection « Anthropocène », octobre 2022