Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
The Conversation
Les « gilets jaunes » vus par les habitants des quartiers populaires
Article mis en ligne le 10 janvier 2019

S’ils tombent d’accord avec les « gilets jaunes » sur les revendications sociales, les quartiers populaires n’adhèrent pas aux éléments conservateurs de leur discours.

Souvent lors de manifestations –que ce soit pour « Je suis Charlie », Nuit debout ou encore les mobilisations pour le climat ou le travail–, des éditorialistes s’interrogent sur l’absence ou le manque de visibilité des personnes habitants les quartiers populaires urbains. La question se pose de nouveau pour le mouvement des « gilets jaunes ».

Ces formes d’interrogation, plus que suspicieuses, désignent le monde des cités HLM comme un monde à part. Une petite enquête effectuée récemment, de manière informelle, à Ermont (Val-d’Oise) et Gennevilliers (Hauts-de-Seine) nous a permis de rectifier un ensemble de stéréotypes sur la question. Or, si les « gilets jaunes » mobilisent un certain nombre de personnes, ils n’engagent pas pour autant la France entière. C’est déjà une première remarque

La seconde répond au fait que les jeunes de cité sont peu présents dans les cortèges : les « gilets jaunes » regroupent le plus souvent des personnes d’âge mûr, en âge de travailler et confrontées aux factures quotidiennes, alors que les jeunes des quartiers populaires, en âge d’aller au collège ou au lycée, vivent le plus souvent chez leur(s) parent(s).

Enfin, troisième remarque : les études empiriques montrent, le plus souvent, la fragmentation des parcours des personnes habitants les quartiers populaires, et donc la complexité des positions politiques, économiques et sociales des personnes rencontrées sur le terrain. (...)

Les habitantes et les habitants, et plus particulièrement les jeunes dits des quartiers, se sont effectivement tenus à l’écart de Nuit debout en 2016, malgré quelques tentatives infructueuses de convergence des luttes. Cette fois, il semblerait bien que le mouvement des « gilets jaunes » soit davantage pris en considération par les personnes que nous avons rencontrées. Que pouvons-nous dire au sujet des « gilets jaunes » qui appartiennent également aux classes populaires ? (...)

Certains médias ont certes noté l’absence des gens ou des jeunes de banlieues dans les marches impulsées par les syndicats ou par les « gilets jaunes ». Mais dans les cortèges figurent bien des personnes actives issues des quartiers, syndiquées, qui ne se mobilisent pas comme « issus de… » mais tout simplement en tant que travailleurs et travailleuses.

Un conseiller municipal, membre du conseil d’administration d’une mosquée à Gennevilliers (voir son profil dans le Courrier de l’Atlas), agent de voyage pour le pèlerinage à La Mecque, filme lors de l’acte III du mouvement les échauffourées entre « gilets jaunes » et CRS au cœur de l’Arc de Triomphe avec ses propres commentaires : « C’est des oufs ! », « Putain, il cogne ! » ou encore : « Ils s’en foutent de nos droits ! » (...)

Sur le terrain de la cité, j’ai rencontré un certain nombre de jeunes. Pour beaucoup, ce mouvement arrive trop tard. Cela fait trente ans que les conditions de vie difficile, les humiliations politiques ou les discriminations ont gâché l’existence des jeunes et moins jeunes qui vivent dans les banlieues populaires.

« Au moins ils vont savoir maintenant que les flics sont des bâtards ! »
Un trafiquant de cannabis, 21 ans, niveau bac général, célibataire
(...)

Les émeutes de novembre 2005 ont illustré un isolement réel des jeunes des banlieues populaires au sein de la population française. Personne n’a soutenu ces mobilisations. Bien au contraire. Les médias et éditorialistes dénonçaient le caractère nihiliste de ces émeutes. Les partis politiques, au choix, condamnaient ou se montraient silencieux. À tel point que nous aurions pu alors parler alors de « solitude politique des émeutiers ». (...)

Pour certaines et certains, donc, les « gilets jaunes » développeraient un peu tardivement une forme de conscience politique. Ils la développeront encore davantage, pensent certaines et certains jeunes, quand la « désinformation médiatique » et la « répression policière » vont les atteindre. (...)

Un regard globalement ambivalent
Nous sommes bien loin de pouvoir parler de convergences des luttes ici car, si certaines et certains participent à titre individuel à ce mouvement, d’autres le rejoignent de façon sporadique, tandis que la plupart des personnes interrogées dans les cités attendent et observent sans pour autant se montrer forcément hostiles.

Le politiste Samuel Hayat, mobilisant la notion d’économie morale, rappelle que s’il existe des socles communs entre les habitantes et les habitants des quartiers populaires urbains et les « gilets jaunes », notamment au niveau des revendications portant sur les inégalités socio-économiques, une partie des doléances actuelles comporte des dimensions conservatrices opposées à certaines attentes des habitante et des habitants des cités :

« Pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant, les revendications contre la libre circulation des migrants, pour les expulsions des étrangers, et plus encore pour l’intégration forcée des non-nationaux. »

Il est bien difficile de pronostiquer une possible convergence des luttes ou le repli sur eux-mêmes de certains et certaines habitantes et habitants des quartiers populaires. (...)