Les femmes noires diplômées subissent des discriminations dans l’accès à l’emploi, le statut professionnel, les contrats, les salaires et la vie quotidienne au travail. Elles sont particulièrement exposées à l’effet du genre, de l’origine et de l’âge.
Pour rendre visible leur vécu des discriminations au travail, des entretiens ont été réalisés en 2008-2009 avec 10 sujets âgés de 28 à 56 ans, d’origine antillaise et/ou africaine. Cette recherche exploratoire ne permet pas de généraliser les conclusions. Ces dix études de cas permettent cependant de montrer que les femmes noires diplômées rencontrent des difficultés spécifiques dans leur parcours professionnel et développent des stratégies de défense individuelles. Cette recherche réalisée dans le champ de la psychodynamique du travail peut alimenter la réflexion sur l’ethnicisation au travail. Cette discipline s’appuie sur la psychanalyse pour laquelle un seul participant peut constituer un échantillon. Un échantillonnage “boule de neige” a été constitué par des sujets volontaires qui ont suggéré d’autres participantes. C’est leur communauté de condition avec l’auteur qui les a convaincues de participer à l’enquête qui a centré les discours sur les représentations et les parcours professionnels. (...)
L’expérience des femmes noires diplômées est replacée dans le cadre des rapports sociaux de sexe, de classe et de race qui produisent les inégalités (Poiret). Sont ainsi pris en compte les enjeux épistémologiques et méthodologiques du cadre d’analyse et les prolongements de l’essentialisation des catégories de l’altérité qui masquent les processus qui produisent les discriminations, expression du racisme dans les rapports sociaux basés sur des hiérarchies qui définissent les positions selon différents axes (sexués, générationnels…) dans des champs divers et s’articulent entre eux, notamment dans le travail. L’article envisage le sexe, la classe, la race [2] Cette notion doit être comprise comme une construction... [2] et l’âge pour penser les trajectoires professionnelles. Il emprunte aussi les concepts de la psychodynamique du travail qui analyse selon une approche interdisciplinaire les processus psychiques mobilisés face aux contraintes du travail et voit le travail comme une source de plaisir, de reconnaissance, de pouvoir et d’autonomie. Elle s’intéresse aussi à la souffrance et aux stratégies défensives individuelles et collectives (...)
Les femmes noires diplômées n’échappent pas à l’infériorisation sur le marché de l’emploi français : “Être femme, fille d’immigrés, noire : la triple discrimination [3] !” Ces caractères réactivent les inégalités sociales et les tiennent éloignées des filières valorisées. Elles doivent user de stratégies particulières pour réussir à entrer dans l’entreprise. “J’ai un bac +4 en communication et on ne me proposait que des stages. Donc, je suis passée par l’alternance”, explique cette chargée de relations publiques. L’écart entre le taux de chômage des Français de souche et des personnes d’origine étrangère s’accroît avec le niveau de qualification [4] et ces dernières vivent un déclassement social. (...)
La précarité exclut les sujets minoritaires qualifiés qui peuvent espérer une évolution de carrière normale. Les diplômes ne protègent pas les femmes : elles sont en surchômage d’insertion, en chômage de longue durée et sujettes à la précarité (Gauvin [6] et s’en accommodent (...)
La méthodologie de la psychodynamique du travail repose sur une demande formelle des bénéficiaires et ce terrain est constitué d’individus isolés non demandeurs. Mais les sujets ont demandé un feedback sur ce qui avait été tiré de leur contribution. Elles ont été surprises de partager les mêmes comportements, les mêmes mots, les mêmes souffrances. “Ce sont des choses dont on ne parle pas [38] ” : elles contribuent à construire un déni collectif. L’un des objectifs de ce travail est de permettre l’émergence d’une expérience partagée qui construirait un sens commun à ces expériences. Les discriminations en milieu de travail se situent au-delà ou en deçà de l’organisation du travail proprement dite et une mise en commun serait incomplète sans les protagonistes du groupe dominant qui usent aussi de stratégies défensives. Destinée dans un premier temps aux femmes noires diplômées, cette restitution s’interroge sur la possibilité de stratégies collectives, dans l’espoir qu’il sera possible de passer un jour du texte à l’action [39].