Voici une trentaine d’années, pourquoi a-t-on décidé de proposer des poussettes où l’enfant désormais tournerait le dos à ses parents ? Pourquoi la « transparence » semble-t-elle une vertu quasi rédemptrice ? Pourquoi celui qui naguère s’appelait assez clairement « chef du personnel » a-t-il été rebaptisé « directeur des ressources humaines » ? Pourquoi la télé-réalité a-t-elle autant de succès ? Pourquoi les livres consacrés à l’épanouissement de la personnalité sont-ils en tête des meilleures ventes ?
Toutes ces questions, et quelques autres, qui sont autant de points de départ pour quatre essais, peuvent sembler d’une diversité quelque peu étonnante. Elles ramènent toutes à une interrogation essentielle : que penser de l’évolution de nos démocraties, comment la penser, comment agir ?
En déchiffrant dans le détail – du développement des sites Internet de rencontres à la fascination adolescente pour les marques, en passant par la banalisation du zapping – l’exercice d’un individualisme de plus en plus... individuel, c’est en effet le lien entre la contemporaine conception du moi, de ses objectifs, de sa liberté, et les démocraties d’économie libérale qui est analysé. Cela ne va pas sans bousculer quelques habitudes de pensée ni sans susciter quelque questionnement : autant dire que ces ouvrages, qui renouent le dialogue avec Rousseau et Kant, Arendt, Foucault ou Habermas, sans pour autant être réservés aux seuls diplômés en sciences humaines, sont à la fois vivifiants et perturbants.
La réflexion d’Olivier Rey, mathématicien, chercheur et enseignant, notamment à l’Ecole polytechnique, rayonne à partir d’une question centrale : comment éduquer les enfants dans et pour une société véritablement démocratique ? Les théories éducatives dominantes, selon lui, ont tendance à faire primer sur le savoir et l’étude des œuvres « une culture de l’authenticité, de l’expression de soi et de la communication ». L’enfant doit « construire ses savoirs ». Ce serait là, démocratiquement, respecter l’individu, son rythme, ses richesses propres : en lui permettant d’affirmer sa personnalité, sa différence, indépendamment des héritages chers aux... « héritiers », pour reprendre le mot de Pierre Bourdieu, et des vieilles contraintes formalistes. Mais ce que Rey voit à l’œuvre dans ces conceptions pédagogiques, et dont il trouve confirmation dans de nombreux autres exemples, c’est, sous la volonté de respecter l’enfant et de rendre moins déterminantes les inégalités sociales, un glissement vers le fantasme de l’individu « auto-construit », qui célèbre une liberté entièrement fallacieuse.
C’est évidemment autour de la définition du concept de liberté que se noue le débat. (...)
Se croire « auto-référentiel », ce qu’impliqueraient les actuelles théories pédagogiques et, plus largement, le système de valeurs en cours, c’est nier la généalogie de la famille, du savoir, des institutions. Nier ce lien, c’est nier ses propres limites, limites qui seules définissent le champ où peut s’élaborer le sujet.
En d’autres termes, la liberté ne peut exister que sur fond de renoncement : elle ne commence à se déployer que quand des limites sont perçues et intégrées : la liberté individuelle, fondement de la démocratie, et condition de sa pérennité, implique que le citoyen se sache mortel fils de mortel, un parmi d’autres, refuse la loi du plus fort, accepte des règles qui permettront de vivre ensemble. (...)
Or s’appuyer sur la rationalité, plutôt que sur l’évidence du désir et la clôture de l’ego, n’est pas automatique, n’est pas facile, n’est pas transparent : si chacun en a la potentialité, encore faut-il nourrir cette potentialité. Chacun naît libre... Libre, oui, mais d’œuvrer à sa libération, qu’entravent les pulsions et les évidences. (...)
Ne pas reconnaître que « nul n’est à l’origine de soi », ne pas renoncer au rêve infantile et dangereux de toute-puissance, croire que se soumettre à ses désirs permet d’accomplir sa vérité, c’est oublier que, si l’on peut justement chercher à s’accomplir, c’est parce que la société, ses structures, ses limites, la loi, le permettent, et non parce que ce serait un droit « naturel » auquel la société ferait obstacle ; c’est oublier que c’est la raison qui, en écrivant des lois, s’est institutionnalisée, et a rendu possible l’autonomie de l’individu ; c’est oublier qu’on reçoit d’abord les lois, les interdits, les limites, avant de se les approprier, et que c’est ainsi que se pérennise l’institution sociale de la raison – indispensable à l’exercice de la liberté, intime et collective. (...)
Il n’est pas aisé de s’aventurer sur ce terrain : ne pas croire que tout ce qui se nomme progrès est toujours progressiste peut rapidement être apparenté à une pensée réactionnaire. (...)
De la poussette rénovée où l’enfant est censé appréhender librement le monde, coupé du regard des parents qui permet de donner sens à ce qu’il voit, au glissement de la science vers la technique au service du marché, de la substitution de la créativité à l’étude du patrimoine littéraire, jusqu’à la place prise dans la presse et l’imaginaire par le clonage, il donne à lire un monde qui semble avoir oublié que la liberté se construit en raison. Ce monde est en plein accord avec une conception économique libérale qui s’est déployée précisément sous couvert de ces mêmes idéaux de libération et de respect de l’individu subtilement faussés (...)
Dans une société alors en passe de « désinstitutionnalisation généralisée », pour citer Dany-Robert Dufour (3), l’individu est seul, sommé de s’auto-créer, éperdument : libéré des contraintes, libéré de la raison, libre, follement libre d’écouter les sollicitations de son inconscient et celles du marché, qui n’aime rien tant que satisfaire ses pulsions archaïques. (...)