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Marie-Claude Saliceti
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le Monde Diplomatique
Les embrouilles idéologiques de l’extrême droite
Article mis en ligne le 4 novembre 2013
dernière modification le 30 octobre 2013

L’absence d’ambitions de la gauche, ou son incapacité à les réaliser, encourage l’extrême droite à la détrousser de ses idées les plus porteuses. Quitte pour celle-ci à y injecter sa véhémence, son acrimonie, ses obsessions nationales ou religieuses. Dans ce registre qui entremêle sans relâche « gauche du travail et droite des valeurs », Alain Soral est devenu une vedette du Net.

Ensemble, ils accueillent le visiteur. A gauche de l’écran, Hugo Chávez, Ernesto Guevara, Mouammar Kadhafi, Patrice Lumumba et Thomas Sankara, ainsi que MM. Mahmoud Ahmadinejad, Fidel Castro et Vladimir Poutine. A droite, Jeanne d’Arc et le créateur de ces rencontres du troisième type, Alain Soral. Sur fond noir, ils encadrent le nom du site Internet, Egalité & Réconciliation (E&R), et sa devise : « Gauche du travail et droite des valeurs ». Ce dernier est 269e au classement Alexa (réputé fiable) qui hiérarchise les sites français en fonction du trafic qu’ils génèrent. Celui de Télérama occupe la 260e place…

Guevara et M. Poutine ? Chávez et la « droite des valeurs » ? Il y a du brouillage des repères dans l’air politique du temps. Ou, pour le dire autrement, de l’embrouille idéologique. Qui est quoi, c’est la grande question. Qu’implique être à droite, qu’implique être à gauche ?

Le Mouvement des entreprises de France (Medef) applaudit chaleureusement le ministre de l’économie et des finances, M. Pierre Moscovici, venu à l’université d’été du patronat affirmer : « Nous devons être au combat ensemble. » Alain de Benoist, cofondateur du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece), animateur de ce qui fut appelé la « Nouvelle Droite », se déclare favorable à la nationalisation des banques, à la création d’un système de crédit socialisé, au refus de payer la dette, et s’appuie sur les intellectuels progressistes Emmanuel Todd, Perry Anderson, ou les Economistes atterrés (1). Le Front national (FN) défend le protectionnisme, de concert avec une partie de la gauche radicale, et parle, comme le Front de gauche (FG), de « souveraineté populaire ».

Alors, quand des militants syndicalistes apparentés à la gauche, quand une communiste, candidate sous étiquette FG aux élections législatives à Marseille en 2012, choisissent de se présenter sous la bannière du FN, il est peut-être paresseux de considérer que ce sont là des démarches saisissantes, mais anecdotiques. Tout comme le serait le report sur le FN d’un pourcentage non négligeable de voix socialistes aux législatives partielles de la deuxième circonscription de l’Oise, et à celles de Villeneuve-sur-Lot. C’est bien plutôt le signe d’une sérieuse confusion. (...)

C’est autour de quelques émotions et notions-clés que le propos s’organise : le sentiment d’impuissance face à la mondialisation et à la perte d’autonomie d’un pays soumis aux lois européennes ; l’inquiétude devant les régressions économiques et sociales ; le malaise à l’encontre des valeurs de la modernité autoproclamée progressiste ; la difficulté d’envisager un avenir différent. Sous le parrainage intrépidement conjoint d’une sainte guerrière et de dirigeants politiques peu portés sur le consensus, Soral donne son analyse et ses réponses. (...)

sa véritable obsession est bien moins la justice sociale que le sauvetage de la France — « Je veux sauver la France, voilà » (vidéo rentrée 2012, 3e partie) — et ce qu’elle lui paraît représenter. En d’autres termes, la politique lui importe moins que la morale, la révolution moins que la nation. La morale, pour le sens qu’on peut donner à sa vie personnelle ; la nation, pour le sens qu’on peut donner à la vie collective.

Si les rapports de classe sont une thématique omniprésente dans son propos, leur étude y demeure fluette. Car l’essentiel de son analyse est porté par une conception de l’homme que le libéralisme, devenu synonyme de modernité, chercherait à détruire. L’ennemi fondamental, c’est ce qui incite « à la consommation compulsive et à l’individualisme » (charte d’E&R), c’est-à-dire l’« idéologie du monde marchand ». Bien davantage que l’exploitation, ce qui est à condamner dans le néolibéralisme, c’est qu’il produit « une société vouée à ses pulsions » (vidéo, mai 2013), entraînant ainsi un affaiblissement du sens du collectif, et donc de la conscience politique, via l’épanouissement sollicité de l’égoïsme, de l’esprit de compétition, de la recherche du plaisir. Or seule la nation est « apte à protéger les peuples des profits cosmopolites qui n’ont ni patrie ni morale », et pervertissent les valeurs qui dépassent la seule satisfaction personnelle. Le saut est brutal.

De quoi la nation est-elle donc ici le nom ?

A l’évidence, pour « protéger les peuples », elle devrait être l’incarnation du refus de l’égoïsme et des « profits cosmopolites ». Ce qui suppose, d’une part, qu’elle est une essence singulière, le génie propre à une culture particulière. Et, d’autre part, qu’elle doit exclure le cosmopolite amoral.

Sacré dévoiement. (...)

La nation serait donc une entité par nature anticapitaliste, dont s’excluent de fait tous les agents, conscients ou non, du néolibéralisme : à gauche, ceux pour qui le combat se réduit à l’« égalité en droit » ; à droite, ceux qui « veulent conserver leurs privilèges ». Ce qui importe, c’est la possibilité de rassemblement dans le partage de valeurs communes, plus grandes que les appétits et caractéristiques individuels. Peu importe donc la laïcité, devenue « une religion, la plus fanatique de toutes », peu importe l’origine du citoyen — les Français musulmans intégrés « sont une chance pour la France » au contraire de « cette nouvelle génération de paumés, issus des ghettos de la relégation (…) porteurs d’une idéologie délinquante américaine libérale ». L’ennemi de la fraternité, c’est aussi bien le communautariste, au nom de l’égalité « victimaire », que l’improductif, l’avide, le jouisseur — l’individualiste. Tous les « progressistes » et tous les « réactionnaires » ne composent donc pas deux groupes homogènes.

Il importe de définir les authentiques contributeurs à une société désaliénée de la représentation du monde néolibérale : le vrai peuple, porteur de l’esprit de la nation. (...)

Il serait néanmoins frivole de considérer que les habitués de Soral sont tous de la graine de fascistes. Il le serait tout autant de ne pas prêter attention à ce qui, dans son discours, est un « embrayeur » d’équivoque, un facilitateur de dévoiement. C’est autour de la mise en parallèle des valeurs sociétales et des questions sociales, ainsi que du retour à la nation, que se joue l’essentiel de ses développements et de leurs conséquences : une vue apparemment cohérente des ravages sociaux et intimes de la modernité libérale, qui délivre les internautes de leur propre soupçon d’être de tristes réactionnaires, tout en les confortant dans le sentiment d’appartenir à une minorité enfin éclairée. Il n’est donc peut-être pas sans intérêt, pour la gauche déterminée à créer les conditions d’une véritable justice sociale, de rappeler que rien dans ses propos et objectifs ne saurait être confondu avec ceux d’une droite extrême. Pour ce faire, mieux vaudrait préciser sa propre analyse sur ces questions, quand bien même elle serait conflictuelle dans son propre camp.