La trajectoire de Caroline Fourest, vigie anxieuse d’une France sous « menace islamiste », éminence grise et visiteuse du soir de la gauche au pouvoir, est moins un cheminement personnel que le reflet d’une dérive : celle d’une gauche hagarde pour qui la République tient lieu depuis quinze ans de question sociale. Une enquête de la Revue du Crieur, dont le 6e numéro est sorti le 23 février 2017.
Caroline Fourest est parmi les siens. Le 6 décembre 2016, dans la salle du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, le député socialiste Jean Glavany organise ses Rencontres annuelles de la laïcité – en 2015, Latifa Ibn Ziaten, mère d’un des militaires tués par Mohamed Merah à Toulouse, y avait été « huée » et « agressée » parce qu’elle portait le voile.
L’animateur de la journée, Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra ), un proche de Manuel Valls, est un ami. Au Parti socialiste, C. Fourest est une figure connue : invitée régulière des universités d’été, on la croise dans des conférences de presse, des meetings ou dans ce type de session à huis clos destinée à préparer le programme du parti pour 2017. Elle n’est pas toujours tendre avec le PS, peut y être contestée, mais elle fait partie des meubles. Elle est proche d’anciens de SOS-Racisme, a encouragé avec bienveillance l’émergence de mouvements comme Ni Putes ni soumises ou Osez le féminisme, biberonnés dans la galaxie socialiste.
Ceux qui ne l’aiment pas assurent qu’elle sert de boussole laïque déréglée à un parti qui ne pense plus. Ceux qui l’apprécient, comme le sénateur PS de Paris David Assouline, louent son « courage ». Selon l’Élysée, elle a une « relation directe » avec François Hollande. Mais son réseau proche au sein du PS est surtout vallsiste. Elle connaît l’ancien Premier ministre depuis longtemps. (...)
Ils se décrivent en tout cas tous les deux en vigies d’une laïcité attaquée, se voient en porte-drapeau de la lutte contre l’extrême droite et bataillent contre une partie de la gauche. (...)
Cette « ligne de fracture » politique, Caroline Fourest l’a théorisée il y a plus de douze ans. Dans un texte intitulé « Gauche contre gauche », paru dans sa revue ProChoix, elle fustigeait « une gauche antiraciste qui devient antiblasphème grâce au mot “islamophobe” », et ces « féministes qui deviennent pro-voile et traitent les autres féministes de “racistes” ». Un an plus tard, elle appelait même au combat : « Une autre gauche est encore possible, mais elle ne pourra survivre sans un affrontement idéologique fratricide avec la gauche confuse et sa tentation obscurantiste. » Comme elle, Manuel Valls aime à fustiger la constellation des « islamo-gauchistes ». Cette expression, qui a fait florès à droite et à l’extrême droite, a été élaborée au début des années 2000 par Pierre-André Taguieff dans son livre La Nouvelle Judéophobie. Cet historien des idées est décrit par Fiametta Venner, compagne et coauteure de C. Fourest, comme un de ses « inspirateurs ». (...)
Tenter un portrait intellectuel de Caroline Fourest, c’est s’aventurer sur des pentes glissantes. La littérature la concernant est abondante, mais parfois sexiste et fielleuse. C. Fourest est une femme, et une féministe. L’ancienne présidente du Centre gay et lesbien de Paris, qui enquêta à la fin des années 1990 pour Têtu sur les réseaux de l’extrême droite catholique et milita en faveur du Pacs, n’a par ailleurs jamais caché son homosexualité. Pour toutes ces raisons, le Front national, les partisans d’Alain Soral comme les catholiques intégristes de Civitas la haïssent – elle et des Femen furent frappées en 2013, en marge d’une manifestation contre le mariage des couples de même sexe. Pour toutes ces raisons, beaucoup de féministes, de militants LGBT ou de sympathisants de gauche la considèrent comme une référence. (...)
C. Fourest, c’est aussi, bien sûr, une ancienne de Charlie Hebdo. Pendant l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2006, elle est en première ligne, défendant aux côtés du directeur de la publication Philippe Val la « une » de l’hebdomadaire sur laquelle un Mahomet « débordé par les intégristes » se plaint d’être « aimé par des cons ». Ce dessin et deux des douze caricatures de Mahomet vaudront au journal un procès (gagné), intenté par des associations musulmanes à cause de « leur caractère raciste ». C. Fourest quitte Charlie en 2009, après le départ de P. Val à la direction de France Inter. Elle et F. Venner disent s’y sentir « à l’étroit », ne plus apprécier la « tradition “bête et méchante” qui refait surface à Charlie ».
C. Fourest se serait bien vue prendre la succession de P. Val, mais la rédaction n’y a même pas songé et s’est tournée naturellement vers le dessinateur Charb – une des victimes de l’attentat de janvier 2015. (...)
Au cours de la dernière décennie, Caroline Fourest a réalisé des documentaires pour France Télévisions, Arte ou La Chaîne parlementaire. Elle a tenu chronique au Monde, à France Inter et, jusqu’à cet été, à France Culture. Dans ses tribunes, elle parle de l’actualité, d’Europe, de mondialisation, de la société, de Nuit Debout, de féminisme ou des religions. Mais ce ne sont pas ces textes-là, guère mémorables, qui l’ont rendue célèbre. C. Fourest s’est fait connaître en 2004 avec la publication de Frère Tariq, une enquête où elle dépeint le prédicateur Tariq Ramadan en « stratège intégriste », « spécialiste du double langage », qui pratique la « dissimulation ». Depuis, elle porte le flambeau de la lutte contre les « intégristes », les « rouges-bruns » et leurs « idiots utiles ». Elle est devenue une polémiste, adepte du « clash » vu à la télé, pour parler en priorité d’intégrisme, surtout musulman. Elle tient depuis cet été une chronique pour Marianne, hebdomadaire qui fait de la laïcité un « combat français », fustige le « communautarisme » et, lui aussi, les « islamo-gauchistes ». (...)
Du Parti de gauche (PG) de Jean-Luc Mélenchon aux cercles altermondialistes jusqu’à Lutte ouvrière, son féminisme, son combat antiraciste et son soutien à la liberté d’expression des intellectuels menacés lui donnent de l’écho. « Il y a dans notre société un retour de la religion dans l’espace public qui est fatigant, dit l’ancienne coprésidente du PG, Martine Billard. Des voix comme elle sont utiles. » Élevée dans une famille très à droite d’Aix-en-Provence – mère antiquaire, père négociant en vins –, Caroline Fourest-Guillemot a fait ses études dans une école privée. « Il y avait une église au milieu de la cour et, en cas de manifestation, les grilles étaient fermées pour pas qu’on soit perverties », a-t-elle raconté au Monde.
« Jeanne d’Arc » républicaine – l’expression est employée par plusieurs des trente interlocuteurs interrogés pour cet article –, elle revendique l’héritage des Lumières, vante le rationalisme et le modèle français « de laïcité, jacobin et intégrateur », qu’elle oppose au modèle « anglo-saxon ». « D’après l’approche anglo-saxonne, écrit-elle, l’égalité consiste à respecter tous les totems et tous les tabous de chaque communauté pour qu’elles coexistent sans conflit. L’approche laïque à la française croit au droit de les briser tous. »
En réalité, elle défend une conception maximaliste de la laïcité, instaurée en 1905 avec la loi de séparation des Églises et de l’État. « Elle entretient un rapport quasi religieux à la laïcité, dont elle s’érige en grande prêtresse, analyse l’historien de la laïcité Jean Baubérot, qui fait partie de ses bêtes noires. Pour Valls, pour elle et une partie de la gauche, tout ce qui – en matière religieuse – va vers un certain “fondamentalisme” constitue une étape vers un extrémisme violent. Donc, tout dialogue ou contact avec des personnes considérées comme “proches” de ce fondamentaliste, fait soit preuve de faiblesse, soit de complicité envers cet extrémisme, en affaiblissant, en trahissant, le camp des laïcs. On trouve là la recherche d’une pureté laïque analogue à la quête d’une pureté religieuse de certains croyants… » (...)
Adulée par certains, elle est vilipendée par d’autres, qui voient en elle une des figures médiatiques ayant le plus contribué à la légitimation d’un discours stigmatisant les musulmans, en particulier depuis le 11 septembre 2001. « Caroline Fourest est représentative d’une évolution d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche qui est devenue tellement obsédée par l’islam qu’elle a perdu de vue la question sociale et s’est aveuglée sur un certain racisme inconscient en son sein, déplore Mona Chollet, journaliste au Monde diplomatique et ancienne de Charlie Hebdo. Elle n’est pas la seule, bien sûr, mais elle fait partie de ceux qui ont banalisé l’islamophobie et en ont fait quelque chose de vertueux. »
En 2004, le journaliste Claude Askolovitch, alors au Nouvel Observateur, avait consacré un portrait élogieux à C. Fourest et F. Venner, ce couple de « combattantes » qui « se saoulent au Nutella, se gavent de télé et d’Internet, s’aèrent les méninges à la Playstation » et veulent « combattre tous les fascismes à la fois ». Il soutient alors leur combat contre Tariq Ramadan. Aujourd’hui, C. Askolovitch parle d’un article « paresseux ». « Je les trouvais plutôt marrantes il y a quinze ans, dit-il. Mais, depuis Tirs croisés [ paru en 2003 ], je n’ai jamais été capable de lire un seul de leurs bouquins. C. Fourest est un épiphénomène dans un paysage plus large : la défense des juifs et des homos a été instrumentalisée pour encercler les musulmans. »
Même à gauche, dit-il, où « l’islamophobie est devenu un cadre structurant dans les années 2000 ». Comprendre la trajectoire intellectuelle de C. Fourest, y compris la rage qui l’anime, c’est se replonger dans quinze ans de déchirements violents au sein de la gauche comme de la société française autour de l’islam et des musulmans. Pour saisir les racines de la zizanie, il faut repartir près de vingt ans en arrière (...)
En 2003, la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école – mais c’est bien du voile musulman dont il est alors question – marque une autre rupture. ProChoix implose. Éric Fassin et l’anthropologue Françoise Gaspard, membres du comité éditorial, ou le collaborateur de la revue Pierre Tevanian refusent cette « loi d’exception ». « C’était évident qu’on était du même côté, et soudain, il devient évident qu’on ne l’est plus », se rappelle Éric Fassin. « Accepter le port du voile n’est pas respecter l’islam mais soutenir une lecture particulièrement sexiste et intégriste du Coran, écrit C. Fourest. Soutenir le port du voile n’a rien de tolérant… C’est, au contraire, faire preuve d’un relativisme culturel coupable. » Le jugement est sans appel. Depuis, elle n’a pas varié. Pour C. Fourest, une femme voilée est une militante politique. (...)
L’épisode traumatique de la loi sur le voile fait imploser le féminisme français et crée de nouvelles polarisations dans l’espace public. « D’un côté les figures “historiques”, souvent peu connues du grand public, […] accusées d’avoir privilégié, en défendant les jeunes filles voilées, le combat antiraciste au détriment de la cause des femmes, racontent les journalistes Stéphanie Marteau et Pascale Tournier dans Black Blanc Beur, livre paru après les émeutes de 2005 dans les quartiers populaires. En face d’elles, les nouvelles féministes qui, à l’inverse, se sont mobilisées pour l’exclusion des adolescentes voilées de l’école : Ni Putes ni soumises, Pro-Choix, la Ligue du droit des femmes » et « de puissants leaders » d’opinion, comme le mensuel féminin Elle ou la philosophe Élisabeth Badinter. (...)
La bataille contre l’intégrisme musulman se double très vite d’un autre combat, sémantique, mais que C. Fourest et F. Venner jugent crucial : le refus du mot « islamophobie » – terme du dictionnaire qui désigne la façon dont les musulmans peuvent être vus avec méfiance, stigmatisés, essentialisés, victimes de racisme. C. Fourest l’a toujours écrit avec des guillemets et lui préfère le terme « racisme antimusulman ». « Le concept d’“islamophobie” est devenu une arme liberticide entre les mains des militants antiracistes », affirme-t-elle dès Tirs Croisés. D’après elle, le terme, « l’une des armes les plus redoutables inventées pour neutraliser toute mise en cause laïque de la religion », est utilisé à dessein par les intégristes « pour déligitimer les prises de position de femmes osant se révolter contre les décisions sexistes prises au nom de l’islam ». « Le mot “islamophobie” a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère, écrit-elle. Il a pour la première fois été utilisé en 1979 par les mollahs iraniens, qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes” en les accusant d’être “islamophobes”. Il a été réactivé au lendemain de l’affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes. »
Cette thèse, C. Fourest et d’autres la martèlent depuis plus d’une décennie. Le chercheur du CNRS Marwan Mohammed et le sociologue Abdellali Hajjat ont démontré en 2013 qu’elle était erronée. « Cette notion date du début du XXe siècle et provient d’un groupe d’“administrateurs-ethnologues” français spécialistes de l’islam ouest-africain, rappelle M. Mohammed. Dès 1910, ils s’inquiètent de cette “islamophobie”, car l’administration coloniale affiche une ignorante hostilité à l’encontre des musulmans et de leur religion, ce qui risque de fragiliser la domination française. » La thèse des mollahs a été si popularisée que le mot « islamophobie », utilisé sans soulever de polémique partout dans le monde, provoque toujours des poussées d’urticaire ou des montées d’angoisse dans une partie de l’élite française. Manuel Valls ne l’a jamais utilisé à Matignon et François Hollande s’y est peu risqué. Il semble devenu piégé, comme si l’utiliser trahissait une naïveté ou des intentions cachées…
Au milieu des années 2000, les piliers de la « pensée Fourest » sont bien établis : lutte contre l’« islam politique » en France et dans le monde, défense de la laïcité menacée et de l’universalisme, refus d’une « islamophobie » faite pour désarmer la critique de la religion. Ils vont se déployer jusqu’à aujourd’hui dans des livres, la plupart publiés chez Grasset, où elle bénéficie de la bienveillance de l’essayiste-star Bernard-Henri Lévy… C. Fourest, qui entend mener un « combat transversal », a continué de travailler sur l’extrême droite. Mais elle s’est surtout spécialisée dans les essais au ton prophétique, qui se caractérisent par leurs généralisations souvent hâtives et par leur noirceur alarmiste. (...)
C. Fourest a quelque chose du troll des réseaux sociaux. À la fois impulsive et méthodique, elle se choisit des ennemis qu’elle ne lâche plus. C’est par exemple la très laïque Ligue de l’enseignement, qui serait « noyaut[ ée ] » par les « islamistes » depuis la fin des années 1990 – « On a régulièrement droit à un petit mot doux dans ses livres. Elle nous critique avec des rumeurs et des faux-semblants. Elle ne s’informe pas », dit, lassé, son chargé de mission laïcité, Charles Conte. C’est le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, accusé d’avoir signé après les attentats de janvier 2015 une tribune, intitulée « Nous sommes unis », lancée par l’association Coexister et soutenue par quatre-vingts personnalités comme le grand rabbin de France, le président du Conseil français du culte musulman, le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, mais aussi le CCIF et le rappeur havrais Medine – dont un des raps provocateurs, « Don’t Laik », parle de « crucifier les laïcards comme à Golgotha ». Une polémique dans laquelle s’est engouffrée Manuel Valls lui-même. C. Fourest dénonce souvent une « chasse aux laïques ». Elle dit aussi : « Vous imaginez si Charlie Hebdo avait dit “crucifions les musulmans comme à Sétif ” ? »
C. Fourest s’en prend aussi à la très officielle Commission nationale consultative des droits de l’homme ( CNCDH ), dont elle estime le rapport annuel « absolument malhonnêt[ e ] » – il a évoqué une forte augmentation des actes antimusulmans. « Ce qu’elle dit n’est pas exact, répond sa présidente, Christine Lazerges. Le racisme antimusulman ne fait que croître. Notre étude est faite par des chercheurs du CNRS confirmés. La taxer de malhonnête, c’est facile et scandaleux. » Elle a ferraillé récemment contre le respecté historien et sociologue de la laïcité Jean Baubérot, accusé de « préférer fréquenter les fondamentalistes et les mouvements sectaires » et de prôner une « laïcité ouverte ». « Caroline Fourest est intellectuellement malhonnête et insinue des choses qui sont absolument le contraire de ce que j’écris, par exemple que je suis homophobe, dit-il. Elle cherche à “tuer” ceux qui ont des désaccords avec elle, sans se soucier de véracité. »
« Elle mène des fatwas culturelles à l’envers », écrivit un jour l’intellectuel proche du PS Frédéric Martel. Il lui reproche « sa vision obsessionnelle de l’islam » et se demande si elle n’a pas fini « par croire à ses propres théories du complot ». « Caroline Fourest écrase au bulldozer », dit Rokhaya Diallo, qui constate à chaque polémique sa force de frappe médiatique. « Elle n’est pas dans le débat, elle est dans la pression », convient l’ex-socialiste et fondatrice d’Osez le féminisme Caroline De Haas, « initiée au féminisme et au lien entre religions et droits des femmes » par C. Fourest. Elle fustige aussi la prétendue « gauche Mediapart » et, par deux fois, a refusé de nous répondre pour cette enquête.
Glissements
Pour appuyer ses démonstrations, Caroline Fourest ne craint pas d’énoncer des demi-vérités, voire de vrais mensonges. Dans Tirs croisés, elle affirme que la maire de Lille Martine Aubry « a fini par céder : la piscine de Lille-sud est désormais réservée aux femmes ». Il s’agissait en réalité d’un créneau horaire pour une association de femmes obèses du centre social, dont beaucoup se trouvaient être musulmanes. (...)
C. Fourest se défend vigoureusement de toute « récupération raciste de la laïcité ». Mais elle finit souvent par tout mélanger. Comme lorsqu’elle semble suggérer un lien entre employé musulman, radicalisation et menace terroriste. (...)