
Au Pérou comme dans bien d’autres endroits, ce sont les dons et les distributions alimentaires de la communauté qui ont permis aux femmes trans travailleuses du sexe de survivre durant le confinement. Le pays s’est cependant illustré par un choix très spécifique dans les modalités du confinement : des sorties alternées selon le genre, dès le 2 avril 2020. Les hommes pouvaient ainsi sortir les lundis, mercredis et vendredis ; les femmes les mardis, jeudi et samedis — le dimanche était interdit pour tout le monde. Un confinement « cisgenré » contrôlé par les forces de police et l’armée qui a généré une vague de peur et de mobilisation au sein de la communauté transgenre péruvienne. Malgré les consignes gouvernementales aux forces de l’ordre de n’effectuer aucun contrôle d’identité, de nombreux abus ont été commis.
Le plus emblématique est sans doute celui survenu le 6 avril dans un commissariat de Lima, lorsque des policiers ont imposé des exercices physiques à trois femmes trans pour non-respect du confinement, tout en les obligeant à crier « Je veux être un homme1 ». Ils ont heureusement été mis à pied. Suite à une succession d’abus dénoncés par des collectifs de la société civile, le gouvernement a finalement fait marche arrière et supprimé le confinement genré le 10 avril. Cette mesure n’aura duré que huit jours, mais elle a rendu visible la transphobie tant institutionnelle que sociale, et démontré l’urgence du projet de loi sur l’identité de genre. À l’image de la toute première loi sur l’identité de genre adoptée en Argentine en 2012, l’objectif de celui-ci est de mettre en place une loi-cadre pour dépathologiser et déjudiciariser les demandes de changement de nom et de sexe à l’état civil, évitant ainsi les discriminations et obstacles administratifs. (...)
Lire aussi :
Brunch politique entre personnes trans, inter et non-binaires le 10 janvier à 12h au 102 à Grenoble
(...) Le but ce n’est pas de trouver des positions communes sur des sujets, ni de construire un collectif unitaire, mais que les personnes qui ont de l’énergie à accorder à des luttes liées à notre communauté puissent se rencontrer et trouver éventuellement des complices pour des projets qui leur tiennent à cœur. Ce brunch est organisé par Déviations, une nouvelle association de personnes trans, inter, non-binaires et déviant-e-s de genre sur Grenoble, et qui a pour vocation d’être là pour soutenir les initiatives provenant entre autres de ces moments d’échange, en termes matériels, organisationnels, logistiques, économiques ou encore pour la communication. (...)
Malgré l’urgence révélée par la pandémie, il est difficile d’imaginer à l’heure actuelle que le projet de loi soit approuvé, tant l’hostilité de la société péruvienne est grande sur les questions de genre et d’orientation sexuelle. 68 % de la population est contre l’union civile et 75 % est contre le mariage gay. De plus, le Pérou est plongé dans une crise politique grave depuis le 9 novembre dernier et la destitution du président Martin Vizacarra par le Parlement — pour soupçons de corruption. Son remplacement par Manuel Merino a donné lieu aux plus grandes manifestations qu’ait connues le pays. (...)
En France, en 2013, le programme d’enseignement « ABCD de l’égalité » (proposé par Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes), dont l’objectif était de lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre, avait fait l’objet d’une campagne d’opposition similaire — des groupes proches de l’extrême droite et de la Manif pour tous avait dénoncé une supposée « théorie du genre », laquelle viserait à pervertir la jeunesse française. #ConMisHijosNoTeMetas s’est largement exprimé durant la pandémie. Suite à la demande des organisations trans d’une évaluation urgente de la loi sur l’identité de genre, le mouvement a réagi sur son compte Twitter en soutenant que l’initiative prétendait « transexualiser les enfants péruviens ». Deux jours après les consignes du gouvernement quant au respect de l’identité de genre des personnes trans durant le confinement genré, Christian Rosas, leader de #ConMisHijosNoTeMetas, a demandé aux forces de police de désobéir aux ordres du gouvernement via son compte Facebook et plusieurs médias. (...)
En France : des corps tout aussi marginalisés
En France aussi, l’exclusion des personnes trans, notamment migrantes, s’est fortement illustrée lors de la crise du Covid-19. L’association Acceptess‑T a alors accroché une banderole sur son balcon : « Covid-19, révélateur de transphobie, xénophobie, putophobie et paupérisation. Macron coupable. » La solidarité de la communauté et des associations a été le seul moyen de soutenir les personnes trans migrantes travailleuses du sexe, tout en permettant la bonne tenue du confinement et, ainsi, freiner la propagation du virus. Dès le premier jour, des réseaux d’information sur les gestes de prévention à adopter se sont mis en place et des kits médicaux ont été distribués. Le Fonds d’aide sociale trans (FAST), constitué de dons de la communauté LGBTI, venait alors d’être créé afin de soutenir les personnes trans les plus précaires. Il a finalement permis de financer les achats alimentaires et médicaux, mais aussi de venir en aide à des personnes trans en rupture familiale ou isolées, ainsi que d’assurer les relocalisations de personnes menacées d’expulsion pour loyers impayés.
La Fédération Parapluie Rouge, constituée d’une dizaine d’associations de santé communautaire et de travailleur·ses du sexe, a adressé une lettre ouverte au président Macron le 6 avril 2020, ainsi qu’à plusieurs ministres, dont Marlène Schiappa, afin d’alerter sur la situation (...)
Bien que cette demande ait concerné avant tout la réponse à une urgence humaine et sanitaire, Marlène Schiappa a répondu qu’il était « très compliqué » pour l’État d’indemniser des personnes qui exercent une activité non déclarée comme la prostitution2. L’État refuse donc d’aider des personnes qu’il a lui-même contribué à marginaliser par ses politiques. Mediapart a également relancé le cabinet de la ministre ; la réponse fut une fin de non recevoir, justifiée par la non-disponibilité de l’intéressée, accaparée par la lutte contre les violences conjugales. La défense des droits des femmes a encore une fois été utilisée comme alibi pour justifier l’exclusion des travailleuses du sexe.
La pandémie a donc malheureusement réaffirmé la hiérarchisation des souffrances et des corps. C’est dans cette logique que, le 2 avril 2020, sur LCI, un directeur de recherche à l’Inserm et un chef de service de l’hôpital Cochin ont proposé de tester un vaccin contre le coronavirus sur les populations africaines et les prostituées, « parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées et qu’elles ne se protègent pas ». Suite à la vague d’indignation provoquée par leurs propos, les deux hommes ont présenté leurs excuses. Le raccourci utilisé revêt cependant un caractère raciste, « putophobe » et sérophobe qui illustre, comme l’a écrit Rokhaya Diallo dans un article pour Regards, combien les corps considérés comme « subalternes » sont rapidement déshumanisés pour servir les corps « dominants ». (...)
« La crise sanitaire a cassé l’idée que le système‑D et un "joli" physique pouvaient suffire. Ça a démontré à quel point le problème est systémique. » (...)