Selon nos informations, le jeune journaliste et militant, victime pendant des semaines d’attaques racistes, est visé par un signalement envoyé à la cellule de suivi contre les violences sexistes et sexuelles de La France insoumise. L’Union populaire lui a demandé de se retirer.
Pour beaucoup, c’est un échec. Taha Bouhafs, militant antiraciste et journaliste, a annoncé, dans la nuit du 9 au 10 mai, qu’il renonçait à présenter sa candidature pour la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) dans la 14e circonscription du Rhône, qui recouvre Vénissieux. Le 11 mai, la Nupes a investi officiellement l’adjoint à la mairie de cette ville et conseiller métropolitain Idir Boumertit pour le remplacer. (...)
En apparence, ce renoncement n’est autre que l’épilogue d’une longue campagne de harcèlement raciste sur les réseaux sociaux dont Taha Bouhafs a fait l’objet depuis que sa candidature a été rendue publique. « Tous les jours, une nouvelle calomnie, une nouvelle insulte, une nouvelle menace de mort, une nouvelle accusation. [...] J’aurais aimé tenir bon, j’aurais aimé vous rendre fiers. [...] Continuez à vous battre. Pour ma part, j’ai essayé mais je n’y arrive plus », écrit Taha Bouhafs dans un communiqué.
Des lignes d’autant plus frappantes que, quelques jours plus tôt, il affichait encore une humeur combative, affirmant que « toute cette haine ne fais[ait] que renforcer [sa] détermination à [s]e battre et gagner ». (...)
Depuis le mardi 10 mai, les messages de soutien de la sphère insoumise ont afflué sur Twitter pour regretter la décision du jeune homme de 25 ans, issu d’un quartier populaire de la banlieue de Grenoble. (...)
L’émoi a gagné les troupes bien au-delà des rangs de La France insoumise (LFI). (...)
Au PCF en revanche, Michèle Picard, candidate communiste dissidente à Vénissieux, soutenue par Fabien Roussel en dépit de l’accord noué entre les partis, a vu midi à sa porte. « La raison l’a emporté », s’est-elle réjouie. Une déclaration qui résonne avec les attaques répétées du secrétaire national du PCF qui, lundi encore, s’en prenait à Taha Bouhafs dans la presse.
Un signalement reçu par la cellule dédiée aux violences sexuelles
Mais au milieu de cet affrontement politique et de ces mises en cause d’une grande violence, s’est déroulé un autre épisode, tenu secret celui-là. Selon nos informations, également en partie évoquées par BFM TV, Taha Bouhafs s’est retiré de la candidature aux législatives suite à un signalement reçu par la cellule de suivi contre les violences sexistes et sexuelles de La France insoumise.
Il s’agit de l’organe interne chargé de recevoir les alertes concernant des membres du mouvement, d’éventuellement enquêter et de transmettre ensuite les informations circonstanciées aux instances dirigeantes de LFI.
Interrogé mardi 10 mai, le journaliste et militant a confirmé auprès de Mediapart mercredi. « J’étais déjà à bout, le signalement a été la dernière goutte qui m’a conduit à me retirer, explique-t-il. Cela fait partie des calomnies évoquées dans mon communiqué. » Sur le fond de l’accusation de violence sexuelle « d’une ex-petite amie » qui lui a été exposée lundi 9 mai, il ne souhaite pas commenter : « Je crois profondément dans le combat politique contre les violences faites aux femmes et accepte le processus d’accueil de la parole. Je considère que toute personne faisant l’objet d’accusation doit se retirer de la vie publique dans l’attente de la vérification de cette parole. Ce que j’ai décidé de faire. Je n’ai pas connaissance d’autres alertes. »
Quant à l’Union populaire, elle n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. (...)
La cellule de suivi contre les violences sexistes et sexuelles n’a pas, elle non plus, souhaité communiquer, arguant de sa charte qui prévoit la confidentialité ainsi que le respect de l’anonymat des personnes concernées.
D’après plusieurs sources associatives, féministes et proches de LFI interrogées ces derniers jours par Mediapart, le soir de la Convention de la Nupes à Aubervilliers, samedi 7 mai, un témoignage détaillé concernant Taha Bouhafs a été envoyé à l’instance spécialisée dans les violences sexistes et sexuelles.
Un entretien a ensuite été organisé, et l’alerte a été jugée suffisamment grave et étayée pour que l’information remonte auprès d’un petit groupe dirigeant, notamment auprès de membres du comité électoral chargé de l’attribution des circonscriptions pour les élections législatives. L’instance, qui se réserve la possibilité de suspendre des candidatures en fonction de la gravité des faits rapportés, a rapidement tranché, et décidé de suspendre Taha Bouhafs.
Dès le lendemain, le lundi 9 mai, Taha Bouhafs a ainsi été reçu par deux députées de LFI, Clémentine Autain et Mathilde Panot. D’après plusieurs sources, à l’issue de cet échange, il a été convenu que le militant pourrait retirer de lui-même sa candidature – ce qu’il s’est résolu à faire via un communiqué publié dans la nuit du 9 au 10 mai, qui reste flou sur les raisons présidant à sa décision.
Dans les milieux militants, des alertes récentes
Dans les milieux militants féministes, et des quartiers populaires, plusieurs personnes nous ont également indiqué avoir été alertées ces tout derniers jours, sans jamais avoir rien entendu auparavant. Beaucoup n’ont pas souhaité commenter, et un nombre encore plus grand a requis l’anonymat.
Militante féministe, Caroline De Haas rapporte avoir reçu, de son côté, début mai « deux témoignages différents, de personnes qui ne se connaissent pas ». « Ces témoignages m’ont paru suffisamment sérieux et inquiétants pour prévenir LFI », explique celle qui soutient l’Union populaire pour les législatives. Elle en aurait informé le 2 mai une cadre du mouvement.
Selon elle, le fait que Taha Bouhafs ait été poussé par LFI à renoncer à se présenter est « une bonne chose » (...)
« Cette affaire n’enlève en rien à la réalité des violences racistes subies par Taha Bouhafs, souligne Caroline De Haas. Il y a deux choses qui ne sont pas contradictoires : des femmes signalent des faits qui auraient été commis par un homme, et cet homme est lui-même victime de violences. Les deux sont insupportables et doivent cesser. »
À plusieurs reprises, LFI avait déjà pris des décisions similaires. Ces derniers jours, un suppléant d’un candidat a également été suspendu pour des faits signalés à la cellule. Lors des élections européennes de 2019, au moins deux personnes avaient été rayées de la liste des candidatures, dont l’essayiste Thomas Guénolé.
Le PS, lui aussi, a déjà choisi le même principe de précaution lors des élections municipales de 2020 notamment. Même chose à Europe Écologie-Les Verts (EELV) ou au PCF, où au moins deux cadres parisiens sont suspendus.
En revanche, LREM, devenue Renaissance, n’a pas eu de difficulté à investir un conseiller d’Emmanuel Macron, Jérôme Peyrat, en Dordogne, pourtant condamné pour violences volontaires sur son ex-compagne en 2020. (...)
Peu après la publication de notre article et celui de BFM-TV, le Comité de suivi contre les violences sexistes et sexuelles de la FI a publié un communiqué mardi en début d’après-midi, confirmant l’intégralité de nos informations. Jean-Luc Mélenchon lui-même a réagi sur Twitter dans la foulée : « J’apprends les accusations contre Taha Bouhafs. La parole des femmes doit être entendue sérieusement. Je compte sur la commission ad hoc de LFI pour établir la vérité. Cela n’exempte pas les racistes qui l’ont harcelé ». En fin de journée, dans notre émission À l’air libre, la députée Clémentine Autain a accepté de revenir sur l’affaire. (...)
Il est vrai que l’affaire est pour le moins délicate. La France insoumise redoute non seulement une récupération de cet épisode par une extrême droite qui n’a eu de cesse de clouer au pilori le militant antiraciste, mais aussi, en plein début de campagne électorale, la réaction des militants issus des quartiers populaires.
Alors que ces derniers n’ont pas été particulièrement « bien servis » en nombre de circonscriptions pour les législatives, on craint ainsi que la fronde guette suite à la décision d’écarter le journaliste. (...)
Y compris à LFI, Taha Bouhafs est en effet loin de faire consensus, même si le soutien a été unanime ces derniers temps. (...)