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Marie-Claude Saliceti
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Orient XXI
Législatives au Liban. Tripoli capitale désenchantée de la révolution
Article mis en ligne le 1er juin 2022
dernière modification le 31 mai 2022

Le retrait de la vie politique de Saad Hariri promettait un scrutin indécis dans la seconde ville du Liban. Les opinions anti-Hezbollah, le clientélisme, l’abstention et l’émergence d’un candidat issu de la contestation de 2019 ont marqué les élections législatives dans cette ville.

Les élections parlementaires du 15 mai à Tripoli, seconde ville du Liban, s’annonçaient incertaines. Dans la grande cité portuaire, qui compte 80 % de musulmans sunnites et des minorités grecque orthodoxe, maronite et alaouite, trois grandes figures dominant la scène politique tripolitaine depuis la fin des années 1990 n’étaient pas représentées. Saad Hariri, l’ancien premier ministre qui avait raflé la majorité des sièges lors du dernier scrutin en 2018, a décidé de se retirer de la vie politique. Nagib Mikati, l’actuel premier ministre, n’a pas remis son siège en jeu, et a soutenu une liste qui n’a pu faire élire qu’un candidat. Un autre « cador » de la ville, Mohamad Safadi, a également jeté l’éponge. Alors qu’il avait été désigné par le Parlement comme premier ministre après le mouvement de protestation qui avait ébranlé le Liban fin 2019, il avait dû renoncer face à la colère de la rue. (...)

Faiçal Karamé, seul rescapé d’une famille politique historique de Tripoli, a été battu. (...)

le principal marqueur de l’élection dans la métropole sunnite a été un rejet du Hezbollah, avec l’avènement d’Achraf Rifi, ancien ministre et virulent détracteur du « Parti de Dieu ». Celui-ci a écrasé la concurrence avec ses 11 500 voix. (...)

Sa liste a raflé trois députés sur huit, mais il semble peu probable qu’il soit désigné premier ministre (toujours de confession sunnite au Liban) en raison de sa forte hostilité au Hezbollah dans un système politique fait de compromis. Son score important a même permis l’élection d’un membre des Forces libanaises chrétiennes. Une première dans l’histoire moderne de Tripoli. « Les Forces libanaises sont aux antipodes de l’identité de cette ville sunnite, en raison de leur passé antipalestinien et des accusations d’assassinat de l’ancien premier ministre Rachid Karamé, mais prônent un rejet du Hezbollah par tous les moyens qui a séduit les Tripolitains », soutient Raphaël Lefèvre, auteur du récent ouvrage Jihad in the City : Militant Islam and Contentious Politics in Tripoli, (Lavoisier, 2021). (...)

Clientélisme et achats de voix en masse

Le clientélisme a également joué un rôle important à Tripoli dans un contexte d’extrême pauvreté. Si aucune estimation récente n’a été réalisée dans la ville, 60 % des habitants vivaient déjà sous le seuil de pauvreté avant l’émergence de la crise économique qui terrasse le Liban depuis deux ans. Sur une vingtaine de personnes interrogées par Orient XXI lors du scrutin dans les quartiers défavorisés de la métropole (Bab el-Tebbaneh, Qobbé, Abi Samra), 95 % d’entre eux affirment avoir été rémunérés par des partis traditionnels en échange de leur suffrage, ou avoir bénéficié de « services ». Une vieille habitude dans la ville, où les milliardaires (Hariri, Mikati, Safadi) ont depuis les années 1990 injecté des sommes considérables lors des élections.
Une jeune maman rencontrée le jour du vote assure par exemple avoir voté pour Faisal Karamé après qu’il a payé ses frais d’hospitalisation (8 millions de LL, soit environ 374 euros) pour son accouchement — la famille possède un important hôpital de la cité portuaire et plusieurs dispensaires, et est traditionnellement liée au ministère de la santé. (...)

Les achats de voix ont également été massifs, entre 100 et 200 dollars (entre 93 et 187 euros) par tête. (...)

L’irrésistible ascension d’Ihab Matar

C’est l’argent en cash, ainsi qu’une campagne très bien organisée en amont en Australie (où la diaspora tripolitaine est bien ancrée) qui a ainsi permis à un illustre inconnu, Ihab Matar, un homme d’affaires libano-australien, d’obtenir un fauteuil à l’Assemblée. Le candidat s’était fait remarquer par de vastes distributions de pain à son effigie pendant le ramadan.

Le businessman a aussi financé les frais annuels de scolarité à l’université libanaise à Tripoli pour ceux qui s’inscrivaient sur une page dédiée sur Facebook. (...)

« Ihab Matar pourrait bien connaître un destin similaire à Mohammed Safadi, surgi de nulle part à la fin des années 1990, même s’il semble avoir moins de capitaux », note Samer Tannous, président de la faculté d’éducation et de psychologie de l’université de Balamand. « Depuis la fin de la guerre civile, domine à Tripoli un modèle dans lequel priment les valeurs marchandes, de l’opinion et managériales (…) tandis que les valeurs traditionnelles et religieuses ne constituent plus préférentiellement le socle d’accès au statut de notable », écrit le chercheur Bruno Dewailly

Ihab Matar a également eu l’intelligence de s’associer à la Jamaa islamiya, dans une ville qui reste conservatrice et religieuse. Car l’argent ne suffit pas toujours. Omar Harfouche, autre millionnaire à la réputation sulfureuse lui aussi parachuté à Tripoli en a fait les frais. (...)

« Fiancé de la révolution »

Autre leçon du scrutin, l’élection inattendue d’un candidat issu du mouvement de contestation du 17 octobre 2019 contre la classe politique. Né à Beyrouth à la suite d’une décision de taxer la messagerie WhatsApp, le mouvement avait connu une effervescence pendant plusieurs mois à Tripoli, lui valant même le surnom de « fiancé de la révolution ». Pourtant, deux ans et demi plus tard, la mobilisation a fait long feu. Beaucoup de Tripolitains lui reprochent son manque de radicalité — « on ne fait pas une révolution en dansant le dabké » revient souvent — et le rendent responsable de la détérioration de la crise économique, le mouvement étant concomitant de la faillite financière du pays. « L’absence de Saad Hariri a permis la percée d’une liste incarnée par Rami Finge, un dentiste popularisé par son arrestation alors qu’il distribuait de la nourriture aux manifestants. Il a été élu par la jeunesse éduquée de Tripoli et les suffrages de la diaspora », soutient Samer Tannous. Son succès reflète le modeste vent de renouveau qui a permis à une douzaine de candidats non issus de partis confessionnels de faire leur entrée au Parlement.

Dans la cité portuaire, les résultats électoraux ont surtout suscité l’indifférence et un faible espoir de changement. L’abstention a été forte, atteignant 61 % dans la région, un chiffre similaire à 2018. La population tente de survivre dans un contexte économique qui empire de jour en jour. La livre libanaise a perdu plus de 90 % de sa valeur, l’inflation explose, le prix du pain augmente et le coût des télécommunications devrait être multiplié par cinq. (...)