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Marie-Claude Saliceti
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Esprit
Le marché des hauts fonctionnaires. De l’ENA à l’INSP
Article mis en ligne le 5 juin 2022
dernière modification le 4 juin 2022

Le nouvel Institut national du service public, créé en remplacement de l’École nationale d’administration, ne favorise pas l’accès de profils sociologiquement plus variés. Son effet principal est la suppression des grands corps de l’État, donc l’ouverture d’un marché de la haute fonction publique.

En annonçant sa décision de supprimer l’École nationale supérieure (ENA) le 8 avril 2021, le président de la République Emmanuel Macron entendait envoyer un signal politique fort dans une France marquée par le mouvement des Gilets jaunes et un sentiment anti-élite croissant. S’inscrivant dans une longue tradition de critiques à l’égard d’une école régulièrement érigée en symbole de la reproduction sociale qui caractérise le recrutement des élites en France, il revendiquait de mettre un terme à ce qu’il rapprochait d’un système de « rente », permettant à un petit nombre d’individus d’accéder « à 25 ans » à des carrières toutes tracées dans les plus hautes sphères de l’administration. Moins de dix mois plus tard, le Premier ministre inaugurait l’établissement appelé à reprendre le flambeau du recrutement et de la formation des hauts fonctionnaires en France : l’Institut national du service public (INSP). Au-delà d’un changement de nom, la différence entre le nouvel institut et l’ancienne école n’est à première vue pas aisée à discerner pour un observateur extérieur, et pour cause : au moment de son inauguration, la réforme des modes d’accès à cet établissement aussi bien que celle du contenu de la formation demeuraient largement en chantier. Dans ce contexte, il serait tentant de conclure en mobilisant la formule devenue incontournable dans la haute administration pour qualifier les tentatives récurrentes de réforme de l’ENA : « Il fallait que tout change pour que rien ne change. »

Élitisme républicain et démocratisation

L’ENA hier, l’INSP demain, était et restera un établissement qui parachève le processus de sélection d’une élite indissociablement scolaire et sociale (...) (...)

Contrairement à l’École des mines ou à l’École des ponts, dont les élèves qui choisissent le service de l’État sortent dans un seul corps, l’ENA n’a jamais pu devenir une véritable école d’application et servir l’objectif du projet initial de Michel Debré : la création d’un corps interministériel d’administrateurs professionnels capables de rivaliser avec des grands corps jugés trop puissants. Remodelée par les grands corps, qui parvinrent en quelques années à faire disparaître les sections destinées à spécialiser la formation des élèves autour de grands secteurs de politique publique (juridique régalien, économique et financier, social, diplomatique), la « deuxième ENA » allait en réalité devenir, via la figure du haut fonctionnaire généraliste, le mécanisme institutionnel le plus efficace pour entretenir la hiérarchisation entre des corps dits « grands » et les autres. (...)

La suppression de l’accès direct aux grands corps à la sortie du nouvel Institut constitue donc un levier puissant pour réformer la formation des hauts fonctionnaires en France. Qu’on ne s’y trompe pas, l’enjeu n’est pas ici celui de la disparition pure et simple des grands corps, dont certains tirent même avantage de la réforme, nous y reviendrons. Ce qui se joue pour l’INSP, en tant qu’école de formation, est la possibilité de transformer le modèle de formation auquel les grands corps avaient astreint l’ENA au cours de ses soixante-quinze années d’existence. (...)

ce qui est à l’œuvre concerne en réalité les transformations des modalités de recrutement et de circulation des cadres supérieurs et dirigeants de l’administration. La suppression de l’accès direct aux grands corps à la sortie de l’INSP n’est d’ailleurs elle-même que la partie médiatiquement visible d’une transformation plus confidentielle mais de plus grande ampleur, car susceptible de reconfigurer significativement l’espace professionnel que constitue la haute administration.

Contrairement à ce que suggérait la rhétorique réformatrice d’Emmanuel Macron, qui présentait la suppression de l’ENA comme une offensive contre les grands corps et leurs « rentes », il n’est pas certain que ces derniers sortent réellement perdants de la réforme. (...)

En somme, ce qui se dessine lentement mais sûrement est bien l’ouverture, aux sommets de l’État, d’un marché de l’emploi public, dont les principes d’appariement seront à l’avenir moins fondés sur la capacité des corps à établir leur monopole sur un ensemble d’emplois qu’à la rencontre d’un employeur – l’administration concernée – avec un individu faisant valoir ses qualités individuelles pour l’exercice de cet emploi. (...)

Qui gouverne donc les hauts fonctionnaires dans ce nouvel agencement institutionnel au sein duquel les corps s’effacent progressivement ? La délégation interministérielle à l’encadrement supérieur de l’État (Diese), placée sous l’autorité du Premier ministre, témoigne d’une recentralisation de l’encadrement supérieur. Toutefois, les identités et cultures professionnelles ministérielles pourraient sortir renforcées d’une spécialisation de la formation dispensée à l’INSP. Et les directions des ressources humaines ministérielles continueront à valoriser les profils « maison ». L’enjeu pour l’exécutif est donc de promouvoir une gestion interministérielle des cadres supérieurs de l’administration.