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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Le ministère de l’intérieur a tenté de bloquer l’asile d’un dissident camerounais
Article mis en ligne le 2 juillet 2022

L’activiste Abdoulaye Thiam, qui a osé interpeller Emmanuel Macron sur les droits humains dans son pays, a failli se voir refuser le statut de réfugié auquel il a droit. La DGSI est intervenue pour empêcher sa protection, au motif qu’elle pourrait « porter atteinte aux intérêts diplomatiques de la France », d’après nos informations.

Il est la bête noire du pouvoir camerounais. Depuis son arrivée en France, Abdoulaye Thiam, 37 ans, n’a eu de cesse de dénoncer les multiples violations des droits humains du président camerounais, Paul Biya. L’homme, casquette et chemise colorée le jour de notre rencontre, est le fondateur de la Brigade anti-sardinards (BAS), une association dont le mode d’action principal est de perturber les évènements culturels à destination de la diaspora en France, auxquels participent des soutiens au président Biya.

Mais son principal coup d’éclat est d’un tout autre ordre. Le 22 février 2020, Abdoulaye Thiam, qui se fait également appeler « Calibri Calibro », interpelle Emmanuel Macron dans les travées du Salon de l’agriculture. « Monsieur Macron, il y a Paul Biya qui tue les Camerounais ! Monsieur Macron, il y a un génocide au Cameroun ! », lance-t-il. La scène est filmée. Le président lui répond : « Je suis totalement au courant et totalement impliqué sur les violences qui se passent au Cameroun et qui sont intolérables. »

Il promet même de faire passer ses doléances auprès de Yaoundé. La vidéo fait le tour du monde. Sa popularité explose, mais dans le même temps le militant s’attire les foudres du régime. « J’ai peur pour ma famille restée au Cameroun. Je crains que je ne parviendrai jamais à les faire venir en France. » Il est le père de deux enfants qui vivent toujours à Douala, la capitale économique du pays. (...)

Dans ses malheurs, Abdoulaye Thiam n’a pas franchement pu compter sur le soutien de la France. Ce n’est qu’au terme d’une procédure de quatre ans que l’activiste a fini par obtenir le statut de réfugié politique. La fin d’un marathon juridique : sa première demande d’asile remonte à octobre 2018, lui qui est arrivé en France en 2016, après avoir traversé la Libye puis l’Italie.

En 2021, Abdoulaye Thiam essuie un refus de la part de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), l’organisme chargé d’examiner les demandes d’asile. Et les motivations de cette décision sont plutôt originales.

Dans ce document, que Mediapart a pu consulter, l’Ofpra explique en effet ne pas nier la qualité de réfugié d’Abdoulaye Thiam, enfermé à de nombreuses reprises au Cameroun depuis 2008. « Il apparaît que son activisme politique en France est établi et qu’ainsi ses craintes de persécution en cas de retour peuvent être considérées comme fondées », est-il écrit dans ce document daté du 3 mai 2021.

En revanche, l’Office, qui se base sur une note blanche de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), envoyée à Fontenay-sous-Bois un mois et demi avant le rendu de sa décision, craint que sa protection par la France puisse « dans une certaine mesure porter atteinte aux intérêts diplomatiques de la France ». La DGSI, elle, se montre plus directe. « Ainsi la délivrance à M. Abdoulaye Thiam du statut de réfugié constituerait un risque (...) pour les intérêts politiques et diplomatiques de la France », conclut le service au terme d’un réquisitoire de trois pages.

« Une formulation qui fleure bon la Françafrique », ironise Abdoulaye Thiam. Contactés par Mediapart, plusieurs officiers de protection évoquent une motivation « jamais vue » et même contraire à la doctrine pratiquée en interne. (...)

Dans leur note blanche, les policiers de Levallois-Perret égrènent les principaux faits d’armes du militant. Quitte à noircir le trait. (...)

« Ça m’a choqué de voir que je suis fiché tout simplement parce que je me bats pour libérer mon pays ». Abdoulaye Thiam (...)

Cet élément, comme d’autres, est battu en brèche par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), juridiction d’appel saisie par Abdoulaye Thiam, et qui a annulé la décision de l’Ofpra, dans un jugement daté du 30 septembre 2021. « L’absence de suites judiciaires données à ces faits [...] contribue à relativiser leur niveau de gravité », écrit la cour. Selon elle, « les éléments fournis sont insuffisants pour considérer que la présence en France de M. Thiam constituerait une menace pour la sûreté de la France ».

En conclusion, « c’est à tort que le directeur général de l’Ofpra lui a refusé le statut de réfugié », écrivent les juges, qui accèdent à sa demande de protection. (...)

Ce n’est pas la première fois que des documents issus des services de renseignement français se retrouvent dans des dossiers de demandes d’asile. En novembre 2020, Mediapart avait déjà enquêté sur ce phénomène qui avait particulièrement touché des membres de la communauté tchétchène. (...)