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Marie-Claude Saliceti
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le Monde Diplomatique
Le laisser-faire est-il libertaire ?
Article mis en ligne le 18 septembre 2013
dernière modification le 14 septembre 2013

L’un est un philosophe passé des marges de l’édition au statut de référence de la contestation antiproductiviste. L’autre, un normalien de 30 ans tenant séminaire à l’Ecole normale supérieure. Leurs travaux respectifs semblent camper les deux pôles entre lesquels tâtonne la gauche française.

Jean-Claude Michéa et Geoffroy de Lagasnerie s’opposent sur à peu près tout. Le premier pourfend le libéralisme culturel autant que le libéralisme économique ; le second salue en eux un « foyer d’imagination ». Tous deux s’accordent cependant pour les juger liés. C’est là que réside leur erreur commune.

Livre après livre, Michéa a creusé l’idée que les avocats d’une « transgression morale et culturelle permanente » déblayaient sur le versant gauche du champ politique le terrain des « prédateurs de la finance mondiale ». Le dernier ouvrage de Lagasnerie semble confirmer une telle intuition, puisque ce jeune défenseur de Michel Foucault, inquiet des « pulsions autoritaires » de la gauche, y oppose, avec une bienveillance appuyée, le « pluralisme » des penseurs libéraux de l’université de Chicago. (...)

La construction d’idéaux-types que l’on oppose (l’ouvrier viril qui aime le football ; le bourgeois parisien qui circule à vélo) a des vertus pédagogiques, en même temps qu’elle fortifie l’humour ou la colère. Mais elle risque aussi de donner une image superficielle et dépassée de la société. Vigueur, franchise, camaraderie d’un côté ; hédonisme, artifices et profits de l’autre. Le peuple de Michéa, c’est Jean Gabin dans La Belle Equipe. Musclé, français, chef de famille. Quant à la gauche folle de modernité qu’il accable, elle paraît se résumer aux lecteurs de moins en moins nombreux de Libération et des Inrockuptibles. Ceux dont le « progressisme » n’aurait pour objet que de « désinstaller une à une toutes les traces et toutes les racines du passé ». Alors même que « si les classes populaires vivent aujourd’hui de plus en plus mal, c’est que, pour elles, les choses allaient un peu mieux avant ».
(...)

si, comme le croient les économistes néoclassiques, le criminel calcule avant de commettre son forfait, il importe alors d’élever sans cesse le prix du crime (peines interminables, brimades, exécutions) dans l’espoir d’amener tous ceux qu’il tente encore à déduire, rationnellement, que le jeu n’en vaut plus la chandelle. Un tel raisonnement a réduit en cendres la construction, largement spéculative, qui associe les ultralibéraux au libéralisme pénal et judiciaire. En 1978-1979, lorsqu’il donnait ses cours au Collège de France, Foucault pouvait, à la rigueur, tenter un pari contraire. Quelques décennies plus tard, les jeux sont faits — et le pari perdu.

Le travail intellectuel continue donc. Mais notre salut éventuel ne surgira ni de la réinterprétation émerveillée des théories néolibérales, ni de la résurrection du prolétariat du siècle dernier.