Quelles sont les racines des revendications écologistes d’extrême droite ? En France s’y mêlent des éléments d’anticapitalisme, la tradition libertarienne et un néosurvivalisme. Derrière la défense du vivant et la protection de la nature se cache surtout une écologie des populations.
Quelles sont les racines des revendications écologistes d’extrême droite ? En France s’y mêlent des éléments d’anticapitalisme, la tradition libertarienne et un néosurvivalisme. Derrière la défense du vivant et la protection de la nature se cache surtout une écologie des populations. (...)
Si le Front national/Rassemblement national ne s’intéresse guère à l’écologie que par électoralisme, ne prenant pas de mesures concrètes lorsqu’il accède au pouvoir, différents individus et structures ont développé ces dernières années un discours écologiste à l’extrême droite, tout en refusant l’étiquette « écolo » jugée disqualifiante.
Ce discours n’est pas nouveau en France ; il a des racines profondes. Il puise dans un romantisme politique faisant l’éloge d’une nature indomptée, et partage avec l’écologie de « gauche » une certaine volonté de décroissance. Mais il reprend aussi bon nombre des thématiques qui ont structuré la pensée conservatrice (rejet de la technique, organicisme identitaire, etc.). En outre, contrairement à ce qu’on pourrait croire, dans notre pays, la formalisation d’une pensée écologiste à l’extrême droite remonte moins à Barrès ou Pétain qu’à la Nouvelle Droite, via d’anciens SS français. Faire la généalogie de cette pensée, en rappelant le parcours de ceux qui contribuèrent à lui donner ses contours théoriques, jette un éclairage historique cru sur certaines manifestations contemporaines. (...)
En France, les premières préoccupations écologistes à l’extrême droite datent des années 1950. Elles se différencient du ruralisme définissant les campagnes comme des conservatoires d’un mode de vie familial et moral traditionnel incarné malgré eux par des écrivains ruralistes comme Henri Pourrat ou Charles-Ferdinand Ramuz, et défendu par le régime de Vichy. Le ruralisme, qui ne cherche pas à préserver la biodiversité, peut difficilement être qualifié d’« écologique », contrairement au discours d’Henry Coston (1910-2001), vieux militant antisémite d’extrême droite, lequel entretenait des liens personnels avec des pionniers français de l’agriculture biologique, notamment avec l’équipe de La Vie claire. En 1995, Coston intitule encore un pamphlet Non ! L’écologie n’est pas de gauche.
Cette écologie aux assises identitaires (au sens idéologique du terme), n’a réellement commencé à être théorisée qu’à compter des années 1970. L’ancien SS français Maurice Martin (1920-2002), autodidacte usant de plusieurs pseudonymes – Robert Dun pour le plus connu, mais aussi Régis Soubeyran et Fernand Chabriat –, a soutenu une forme d’écologie radicale d’extrême droite, aux accents décroissants, dès le début des années 1970, en particulier dans une revue intitulée L’Or vert. Influencé par son expérience dans la SS, il a publié un grand nombre d’articles exaltant l’enracinement, le racialisme, l’antimatérialisme, le néopaganisme. En ce sens, il peut être considéré comme l’un des précurseurs de l’écologie identitaire, et surtout comme un passeur d’idées faisant le lien entre différentes générations : les anciens nazis, les militants des années 1970/1980 comme Pierre Vial, et ceux des années 2000, qui ont publié ses textes et articles, en particulier aux Éditions du Crève-Tabous. (...)
Alain de Benoist, qui considérait avec dédain les précurseurs de l’écologie, avant d’en reprendre vingt ans plus tard les thématiques les plus antitechnologiques, a fait de la Nouvelle Droite la principale structure ayant conceptualisé une forme d’écologie à l’extrême droite. Elle fut, aussi et surtout, le levier d’influence intellectuelle et l’aiguillon théorique le plus important de la droite radicale française, ses textes étant lus, commentés et traduits tant en Europe (Allemagne, Italie, Russie principalement) qu’aux États-Unis. Depuis trente ans, la Nouvelle Droite a permis la diffusion et l’acclimatation de discours fortement écologistes et décroissants dans les autres tendances de l’extrême droite. (...)
Cette forme d’écologie, à la fois antimoderne et antioccidentale, a servi de modèle à d’autres militants du même courant politique, en particulier de la tendance identitaire, qu’elle a contribué à théoriser. Nous pouvons définir cette idéologie comme la nécessité pour les groupes ethno-culturels de préserver les particularismes culturels, religieux et raciaux du métissage et de l’indifférenciation : c’est le droit à l’« identité ». Les formations « identitaires » souhaitent, en outre, la recomposition de l’Europe sur des bases ethniques, régionalistes, fédéralistes et néopaïennes. Cet ethnopluralisme refuse le nationalisme. (...)
Le Front national découvre l’écologie
Les idées écologistes de la Nouvelle Droite ont été reprises par d’autres tendances de l’extrême droite, la plus importante étant le Front national (FN), devenu en mars 2018 le Rassemblement national. L’écologie apparaît au sein des programmes du FN au début des années 1990, dans une optique identitaire, sous l’impulsion de Bruno Mégret, issu lui aussi de la Nouvelle Droite. Pour celui-ci, il s’agissait de donner une direction nouvelle au FN, en montrant qu’il était soucieux de préserver l’environnement. Cela apparaît lors du congrès de Nice des 31 mars et 1er avril 1990 où l’écologie est rehaussée dans un sens identitaire, car, pour les responsables frontistes, être écologiste, c’est vouloir préserver le milieu nécessaire à la survie et à l’épanouissement des espèces vivantes endémiques. Dans cette optique, les « véritables » écologistes sont ceux qui prennent en compte l’immigration comme un facteur déterminant de déséquilibre culturel et/ou ethnique. À la suite de la scission mégrétiste, la thématique est mise de côté. Le FN part de loin sur ces questions. En 2010, Jean-Marie Le Pen considérait encore l’écologie comme un passe-temps de « bobo » : il est vrai qu’il se plaçait dans une tradition de libéralisme économique, voire d’ultralibéralisme. Aux journées d’été du FN en 2011, sa fille Marine, la nouvelle présidente frontiste, avait surtout insisté sur plusieurs thèmes classiques de l’extrême droite islamophobe : l’arrivée massive d’une population extra-européenne ; inassimilable du fait du nombre ; ayant une culture trop différente de celle des Européens, ce qui rendrait toute tentative d’intégration impossible.
L’intérêt du Front national pour l’écologie est donc très récent : son programme présidentiel de 2012 était quasiment silencieux sur cette question, contrairement à d’autres tendances de l’extrême droite, qui s’intéressent à l’écologie depuis la fin des années 1980, tels les nationalistes-révolutionnaires ou les néo-droitiers. Dans ce programme, le parti frontiste ne défendait qu’une forme de protection de la faune et de la flore, ainsi qu’une défense des paysages. Enfin, le FN se montrait sceptique vis-à-vis des énergies renouvelables. (...)
Les dernières positions du FN, pourtant considérées comme écologistes par ses membres, vont à l’encontre des écologistes qui refusent l’exploitation du gaz de schiste. Dans le cas du FN, nous sommes plus dans le cadre de « l’écologie superficielle » (simple gestion des ressources naturelles) que dans « l’écologie profonde » (qui souhaite un changement de civilisation) : il s’agit plutôt d’une forme de développement durable, sans volonté de rupture civilisationnelle. Cette conception de l’écologie développée par le Front national est considérée comme une impasse par les écologistes d’extrême droite, car elle ne rompt pas avec le modèle productiviste issu des Lumières. Par ailleurs, l’idée d’une « écologie patriote » peut sembler étrange, et assez peu cohérente du point de vue doctrinal, car l’écologie est plutôt girondine, défendant et promouvant les particularismes régionaux et culturels. Il est enfin paradoxal que le FN défende à la fois l’écologie et les « Bonnets rouges » bretons qui se sont mobilisés en 2013 en Bretagne contre le projet d’écotaxe autoroutier, mais défendaient par ailleurs une agriculture productiviste.
Derrière l’écologie, un discours identitaire (...)
l’écologie d’extrême droite suppose une gestion des populations, essentialisante, régie par une mixophobie, c’est-à-dire un refus du métissage (physique ou culturel). Il s’agit de préserver les cultures et les diversités humaines, c’est-à-dire des identités qui seraient spécifiques. De ce fait, l’écologie ne consiste pas seulement à protéger les espèces animales, mais également à préserver la diversité des peuples… Cette peur du mélange est consubstantielle au différentialisme prôné. En effet, le racisme a fait place, à compter de la seconde moitié des années 1970, à un ethnodifférentialisme radical, réinterprété ici à la fois dans le sens d’un relativisme radical et dans celui d’une mixophobie. Les groupes d’extrême droite sont passés de la promotion agressive de la « race blanche » et de sa culture dans les années 1960 à une position défensive durant la décennie suivante, au nom de la différence et du risque d’ethnocide de la « race blanche », c’est-à-dire une sorte de génocide ethnique, par métissage et uniformisation des pratiques culturelles.
Cet ethnodifférentialisme s’oppose à l’assimilationnisme. Il peut être défini à la fois comme un droit à la différence, et par conséquent un droit à la défense des identités et des cultures des peuples, y compris des immigrés sur le sol européen, et comme une manifestation de l’enracinement dans un territoire. Ces milieux d’extrême droite, en défendant la diversité des cultures, la différence, s’opposent également à l’uniformisation occidentale, c’est-à-dire explicitement à l’universalisme occidental et au modèle états-unien de développement. Selon cette conception, l’idéologie des droits de l’homme, universaliste, ne serait qu’un facteur d’acculturation et de domination, l’Occident s’érigeant en juge moral du genre humain.
Cet ethnodifférentialisme peut aussi évoluer vers un système ségrégationniste, tout mélange ou même au simple contact entraînant une perte de la différence – voire vers une politique anti-immigrationniste, les immigrés extra-européens devant retourner « chez eux » pour retrouver « leurs racines », voire pour les plus racistes de ces ethnodifférentialistes, leur « environnement naturel ». Cet ethnodifférentialisme se fonde également sur l’idée selon laquelle il existerait des races humaines ayant leur propre genèse : ces groupes font la promotion de la thèse du polygénisme. En effet, l’extrême droite défend l’existence de différentes espèces humaines, elles-mêmes à l’origine des différentes cultures. (...)
le mythe de la communauté et du retour à la nature qui lui est associé permet de conceptualiser de nouveaux modèles de société. Ce mythe porte en lui une forte contestation de la réalité. Il donne du sens aux déceptions et aux frustrations, permet l’élaboration des projets de régénération de l’ordre social, et enfin nourrit l’attente d’un bouleversement radical et de l’avènement d’un « homme nouveau ».
Globalement, les groupes de la droite radicale font aujourd’hui la promotion d’un retour à la ruralité, à un mode de vie frugal, quasi autarcique, respectueux de la nature dans un monde de communautés anticapitalistes et enracinées calqué sur les sociétés pré-étatiques.
Une écologie irrationnelle (...)
L’extrême droite chrétienne, et en particulier catholique, n’a pas brillé par la promotion d’un discours écologique. Cela change en 2015 après la promulgation de la Bulle papale Laudato Si, où le pape François insiste sur la nécessité d’une écologie qu’il qualifie d’« intégrale ».
Les catholiques traditionalistes élaborent ensuite une forme d’écologie condamnant la « technoscience » au nom d’une « nature humaine » qui serait invariante et éternelle, car elle découlerait de la création divine, ce qui justifierait leur conception organiciste de la société. Ils discutent même avec la tendance néopaïenne, les points de convergence portant sur les problèmes de la bio-éthique, les questions de genre ou la décroissance.
Pour ces catholiques, il s’agit d’associer dans un même mouvement les enjeux sociaux, politiques et bioéthiques à ceux de l’environnement, car ils estiment que l’ensemble du vivant serait en interaction permanente, les enjeux sociétaux entrant en résonance avec la dégradation du milieu naturel et avec la marchandisation des corps. Aux techniques de reproduction artificielle répondraient ceux soulevés par la modification génétique des semences. L’écologie qu’ils appellent de leurs vœux est donc « intégrale », ainsi que le souhaitait le pape François – un pape qui n’a pourtant pas les faveurs de l’extrême droite. Elle associe considérations liées à la foi (refus de la chosification des embryons, de l’euthanasie, de l’indifférenciation sexuelle, du commerce des ventres, etc.) et d’autres, de nature écologique, comme la défense de la biodiversité, la décroissance, l’antiproductivisme, l’anti-technicisme, etc. Ils ajoutent également des considérations propres à l’extrême droite, comme le rejet de l’immigration.
Si ces convergences ne sont pas récentes, elles ont été facilitées par le fait qu’un certain nombre de valeurs défendues par les écologistes, en général, se situent – objectivement – dans le registre conservateur. L’écologie d’extrême droite qui nous intéresse ici défend en effet à la fois une dimension spirituelle, des valeurs contre-révolutionnaires, une radicalité antimoderne et antihumaniste. Mais il est vrai que des personnalités traditionalistes, tel l’abbé maurrassien Guillaume de Tanouärn issu de la Fraternité Saint-Pie X, discutent depuis longtemps avec les néopaïens, ou du moins avec des personnes ayant peu d’intérêt pour le christianisme, tandis que Le bloc identitaire ou Génération identitaire – récemment dissoute – tendent la main, depuis les « manifestations pour tous », aux catholiques, certains de leurs militants se convertissant, ou revenant, à la foi catholique. (...)
Avec ce type de discours écologique, l’extrême droite la plus radicale, qui a – ne l’oublions pas – des aspects révolutionnaires, conçoit un discours aux assises et aux contenus ouvertement réactionnaires. À partir de notre analyse, nous pouvons définir quelques invariants : il s’agit d’une écologie identitaire, païenne (ou du moins hostile au christianisme et aux religions monothéistes), qui rejette la technique et l’héritage des Lumières, et qui présente au début des années 2010 un tropisme survivaliste. Derrière le discours écologique, il y a une volonté affirmée de revenir à un monde fermé, enraciné, refusant la modernité. En ce sens, il s’agit bien d’un discours contre-révolutionnaire, mais qui trouve des réceptions indulgentes au sein de la mouvance écologique et de la décroissance. Le groupe néoluddiste Pièces et Main d’œuvres, référence à la fois pour une extrême gauche antimoderne et pour la Nouvelle Droite (Alain de Benoist, la revue Krisis), propose ainsi sur cette base une critique argumentée de la technique et de la modernité.